Autour des interprétations des insultes chez les jeunes

حول تفسيرات الإهانات بين الشباب

Around the interpretation of insults among young people

Lila Arab

Citer cet article

Référence électronique

Lila Arab, « Autour des interprétations des insultes chez les jeunes », Aleph [En ligne], 7 (4) | 2020, mis en ligne le 28 novembre 2020, consulté le 28 juillet 2021. URL : https://aleph-alger2.edinum.org/3251

Notre travail se propose d’examiner la valeur pragmatique des propos dits insultants en interaction. Il s’agit d’analyser des conversations quotidiennes irisées de violence chez les jeunes majoritairement scolarisées. Nous verrons dans quelle mesure le contexte de l’interaction détermine la portée de ces propos. Notre analyse se veut interactionnelle de façon à démontrer ce qui permet de voir comment des propos injurieux peuvent perdre de leur force préjudicielle et devenir bienveillants et véhiculaires de moult émotions.

عملنا هذا يقترح فحص و ملاحظة القيمة البرغماتية للألفاظ العنيفة. يتعلق في هذا المقال بتحليل محادثات الشباب اليومية المفعمة بالعنف.
سنرى أي مدى السياق التفاعلي يحدد نوع الثوب الذي ترتديه هذه الألفاظ العنيفة.
تحليلنا تحليل تفاعلي لأنه الوحيد في رأينا الذي يستطيع أن يفتح لنا الأبواب لنرى كيف تتخلى هذه الألفاظ من قوتها الهدامة إلى ألفاظ مرحبا بها وفق السياق التفاعلي

The aim of our work is to examine the pragmatic value of so-called insulting words in interaction, by analysing daily iridescent conversations about violence among young people with a majority of schooling. We will see to what extent the context of the interaction determines the scope of these remarks. Our analysis is intended to be interactional in order to demonstrate how insulting words can lose their prejudicial force and become benevolent and convey many emotions.

Introduction

A partir de l’analyse d’un corpus composé de conversations quotidiennes des jeunes, nous avons essayé de comprendre la fonction et les usages de certaines catégories dites insultantes chez ces jeunes développant une culture de « l’éloquence fondée sur la notion d’insulte rituelle » (Vettorato, 2008 : 03.). A la suite des études de (Labov 1993 {1972}) sur les insultes utilisées par des jeunes locuteurs du vernaculaire afro-américain, peu de travaux1se sont intéressés à l’usage des insultes par des adolescents.

Nous sommes partie du constat que, malgré moult livres et articles 2consacrés à la violence verbale, il y a très peu d’études explicitement et exclusivement consacrées aux fonctions et aux usages des propos dits insultants au niveau intra-groupe ou autre. Outre la valeur agonale que les propos insultants peuvent revêtir, nous sommes venues naturellement à étudier celles qui peuvent apparaître comme le pendant positif3 voire la face joyeuse de ces propos en fonction du contexte et des interactants. C’est donc ce vide que le présent travail voudrait s’efforcer de combler en adoptant une approche interactionniste4

Notre idée force est de savoir si le contexte5 façonne la valeur de l’insulte. Pour aller encore plus loin notre questionnement nodal est de savoir dans quelle mesure le contexte de l’interaction détermine la valeur de la violence verbale. Le changement de situation de communication implique-t-il un changement d’interprétation de ces propos ?

1. Données

L’enquête qui a fourni les matériaux empiriques analysés dans cet article a été menée dans le cadre d’une recherche de doctorat6 qui a pour objet d’étude l’usage des propos insultants chez les jeunes majoritairement scolarisés 7Nos données sont donc collectées par observation participante caractérisée par une période d’« interactions intenses entre le chercheur et les sujets dans le milieu de ces derniers » (Taylor cité par Trimaille 2003 : 107).

Cette posture de recherche a été discutée habilement par Assef (2002) et désignée par une inversion des termes du syntagme renvoyant à la situation de communication très singulière d’un chercheur travaillant sur et au sein de sa communauté, de son groupe d’appartenance. Dans cette étude, menée grâce à une démarche ethnographique, d’importants corpus ont été constitués à partir d’interactions authentiques 8observées.

Les données de cette étude sont tirées de notre corpus de doctorat constitué de conversations enregistrées. Néanmoins, dans certaines situations -ou l’enregistreur n’est pas allumé au moment de la profération des mots violents au sein de l’interaction- la prise de note 9a pallié l’absence de l’enregistrement.

2. Cadrage théorique et méthodologique

Dans cette étude, nous nous intéresserons à la place et aux foncions que tiennent les propos insultants dans les interactions verbales quotidiennes des jeunes adolescents. Pour mener à bien cette mission, notre ancrage ne pourrait être qu’interactionnel ; cela signifie que la violence verbale ne peut pas être analysée indépendamment de l’amont et de l’aval de son occurrence.

Pour paraphraser Violaine Nuchèze, La notion d’interaction désigne toute production communicative d’ordre pluri-sémiotique inscrite dans un processus énonciatif contextuellement inscrit. Par son aspect d’obédience sémiotique10, l’interaction correspond donc à « toute action conjointe, conflictuelle ou coopérative, mettant en présence deux ou plus de deux acteurs. A ce titre, elle recouvre aussi bien les échanges conversationnels que les transactions financières, les jeux amoureux que les matchs de boxe » (Vion, 1992 : 17).

La référence théorique de notre étude est essentiellement ancrée dans l’analyse des interactions verbales. Elle est également appelé par Orecchioni l’analyse du discours en interaction (L’ADI).

Cette approche nous intéresse et cela pour plusieurs raisons : primo, elle se sert d’un ensemble d’outils d’analyse appartenant non seulement à l’analyse conversationnelle11mais aussi et surtout à l’analyse du discours dont le point commun est l’objet « discours12 ».

Secundo, elle emprunte d’autres notions relatives à la sociologie (telles que les catégories de Goffmanpour ce qui concerne les différents aspects de la construction interactionnelle de l’identité13 et à la psychologie. L’analyse de la qualification péjorative (Laforest et Vincent, 2004) nous sera aussi d’un énorme apport.

3. La face joyeuse des propos insultants

On parle et écrit souvent sur le développement chez les jeunes de violence verbale, d’insultes et d’éventuelles évolutions des échanges : on a ainsi parlé d’« informalisation des échanges » (Armstrong 2002 : 02.), de la « dysphorisation des échanges (Vincent et Laforest 2004 : 62), de « trouble de l’ordre » (Sebastien 1996 cité par Kara 2008 : 103.) de manque d ’ « habilité conversationnelle ». Les insultes et plus largement les propos insultants « ritualisés » apparaissent bien comme la pierre angulaire des interactions verbales des jeunes. Ils constituent un mode de communication bien particulier chez la population observée. La violence verbale caractérise non seulement le discours des jeunes mais aussi leur conversation 14Examinons l’exemple suivant :

A : Mango : : : l, halou : : f lazem t3ich felghaba antaya. (Mangolien, cochon, tu dois vivre dans la jungle toi).
B xxxxxxxx(Rires) Rak sur analilazem en3ich felghaba machin ntaya ?↓(tu es sur que c’est moi qui devrait vivre dans la jungle et pas toi ? ! ! !
A (SILENCE) elbareh margadetch yak ho majaniiiich n3as.(hier je n’ai pas dormi, je n’avais pas sommeil)
B 3la wa : : : : ch tkhamam rana hna : : :(( à quoi tu pensais, nous sommes là)

Dans l’extrait ci-dessus, la violence verbale s’est manifestée au moment même de la rencontre des deux interactants. L’organisation séquentielle de la conversation fondée sur la séquence d’ouverture étant consacrée au rite des salutations est renversée par les deux jeunes.

Le rituel des salutations destiné à honorer chacun des partenaires d’une conversation semble être supplanté par « thair ritual » salutations consistant à s’échanger des insultes.

La tonalité des échanges des propos insultants nous laisse penser que les propos violents ne sont pas perçus ni reçus comme un affront. Ils se donneraient « des accolades d’amitiés » (Ernotte et Rosier 2005 : 01.) par le biais de l’insulte.

Ces mots violents s’inscrivent dans un rituel conversationnel qui atténue leur portée agonale. L’insulte employée est le signe d’une union privilégiée impliquant une solidarité qui défie même les conventions sociales habituelles. Au lieu de s’échanger des salutations ils s’échangent des insultes.

De façon nettement paradoxale15, cette violence verbale n’est qu’un signe de connivence voire de solidarité entre les deux jeunes.

« L’apparente transgression » (Derive 2007 :04.) par un comportement langagier violent, des normes et des rites d’interaction n’est qu’une réaffirmation de la force du lien existant entre les deux partenaires.

Les insultes entre les deux jeunes sont assimilées à des insultes rituelles, et donc dénuées de tout pouvoir de blessure. Elles font rappeler les insultes rituelles bel et bien décrites par Labov (1972).

Les linguistes spécialises16 des parlers noirs aux États-Unis ont bien décrit et observé ce type d’insultes. L’analyse pionnière et la plus lointaine revient à William Labov17

Le terme « vanne », nous renseigne Lepoutre « désigne communément toute sortes de remarques virulentes, de plaisanteries désobligeantes et de moqueries échangées sur le ton de l’humour entre personnes qui se connaissent ou du moins font preuve d’une certaine complicité. Le principe des vannes repose fondamentalement sur la distance symbolique qui permet aux interlocuteurs de se railler ou même de s’insulter mutuellement sans conséquences négatives » (Lepoutre 1997 : 173-174.).

Les vannes ne peuvent pas se concevoir que dans le cadre d’un échange. Une vanne ne va jamais seule ; elle en appelle logiquement une autre en guise de réponse, qui elle-même déclenche une autre vanne. Cet échange a alors une étendue de combat voire de compétence. Dans de tels échanges, les locuteurs sont à la fois rivaux et adversaires.

La reprise quasi-totale des propos de (A) par (B) sous forme de fausse question n’est pas anodine à nous yeux. D’une part (B) doit « trouver une solution » 18(Lepoutre 1997 : 194.) pour se sauver la face car « quiconque reste muet sous l’effet d’une vanne s’expose inévitablement aux sarcasmes des pairs. » (Lepoutre 1979 : 194.) 19mais aussi à l’ostracisme. D’autre part, cette reprise discursive s’explique par la volonté de dupliquer aux propos une force en portant à penser que c’est (A) qui doit vivre dans la jungle et que cela ne doit pas faire l’objet de doute ou de contestation.

La durée des échanges de vannes est très variable. Les joutes en duel ne peuvent durer qu’un instant, c’est-à-dire le temps d’une vanne et de sa réplique. Pour l’exemple (1), l’échange de propos insultants ritualisés a eu lieu seulement durant la séquence d’ouverture.

Cependant il arrive aussi que les échanges de vannes s’étirent par intermittence sur une période longue. Les insultes rituelles, connues dans le discours commun sous le terme de vannes, lesquelles participent au climat de violence verbale, foisonnent dans la suivante conversation analysée infra :

(Cette séquence est composée de cinq interactants dont un seul garçon)

A : wach lahkatek la voix ? (tu reçois ma voix ?)
B :(b s’adresse à C) ba3ed adit ga3 laplaça↓ (éloigne-toi t’as pris toute la place)
A (s’adresse à c en parlant de b) grib troh m3aha ldargana (bientôt tu partiras avec elle à Dergana. B :
[(B) entend la conversation qui se déroule entres [A] et [C] et leur répond] manskonch tema yadiniya dini↓(j’habite pas là-bas ah ma religion).
D (s’adresse à(E) en parlant toujours de [B]) kifach takoul fi chawarma magbilet ! ! (Comment elle mange son plat de chawarma tout à l’heure ! ! !)
B (à (D) na3adin babek wenti ya tahana (que la religion de ta mère soit maudite et toi batarde.
D boukla ya zmar derbak elkamio( machine de grue, la moins que rien, on dirait un camion t’a écrasé)
C : la touharifouna elkoraaan Ya johala (ne falsifiez pas le coran ignorants).

Il arrive que l’échange d’insultes rituelles opposent non pas deux adversaires mais, d’une certaine façon, une victime et ses bourreaux. C’est le cas de, par exemple, pour l’interactant (B) qui fait figure, dans son groupe, de véritable boucla20 le flot des charres21 s’attaquent sur l’interactant (B) à longueur de temps.

Il n’est pourtant pas facile de renvoyer la balle, loin s’en faut, et les déficiences sont habituelles. Le problème de ces insultes rituelles est d’ailleurs le même : Il s’agit de cette frontière ténue voire poreuse entre ces insultes ludiques et celles constituant de sérieux affronts pour l’allocutaire. La conversation de l’exemple suivant corrobore nos propos 

A (s’adresse à C) ngoulou nino (on dit ninou)
B (s’adresse à C) ngoulou ninou machi ninyou (on dit ninou pas ninyou)
C raki tahadri 3la chkoun ?
B 3la le chant -, le rappeur, le chanteur, (le chant, le rappeur, le chanteur)
C ninyou
B Saha comment ça s’écrit
C « N.I.N.H.O »
B-ih
C-Mais ça se prononce ninyou
A- A3 la : : : h you:::: ?
C-Haka : : : : k parcek c’est son (« 3 ») choufou les interviww kiyabdaw ls interview ysamiwah ninyou
B-Lala manrensigni mawalou ninho., (je ne me renseigne pas, c’est ninou)
C-Matkhamouch ntouma mais vous êtes cons (vous ne réfléchissez pas, mais vous êtes cons)
A- Non c ets toi ki es con alors la nta hmar
A-Basah 3lah pourkoi ninyou,
B-Parck houwa sma3galoulou ninou ninyou
C-Non machi sma3 c’est l’origine ta3 le pseudo ta3o
A- Déjà sma3t ygoul mon non tsan déjà manahderch m3ak tête de mule
Tete de muuuule ? ! ! ! raki bdit tal3i fazbel ta3i I.

La rareté des insultes au sens très fort du terme ressort de façon frappante de nos analyses faites supra.

Les propos insultants peuvent, dans un autre contexte avoir d’autres valeurs. C’est le cas de l’exemple cité infra ou les jeunes recourent à l’auto-dénigrement et au dénigrement pour plusieurs raisons. Ces stratégies ont été bien décrites par le sociologue Goffman. Analysons cette conversation :

A: Sobhanlah yak ho kolman3ayetlo felil manahakmouch, y3ayetlna bark sbah bach yjawezbina trik (louange à dieu mon frère à chaque fois que je l’appelle, c’est injoignable.il nous appelle seulement le matin pour qu’il passe le chemin avec nous).
B : Eeeeh walaghir sah jamais tahakmo felil hadek masmoum yakho m3amer sam
A : ya3ref slaho yak ho machi kima hna jayhin. (Il sait ses intérêts o frère, il n’est pas bete cmme nous)

L’interactant (A) intrduit son discours par un dénigrement du tiers absent22 L’interactant (B), quant à lui, recourt à son dénigrement et à celui de ses amis par l’expression « hna jayhin » (nous sommes débiles). L’emploi de « hana » (nous) renforce et manifeste la cohésion des interactants par rapport à l’« Autre » qualifié de « masmoum » (venimeux).

L’usage de « hna jayhin » n’a pas pour but d’atteindre la face de l’injurié (ici absent) mais d’offrir aux injurieux une image de soi conforme à une identité attendue dans le cadre d’une représentation d’équipe 23Il marque ainsi leur proximité et leur complicité.

l’inter actant (B) veut susciter le sentiment d’appartenance. Cette manœuvre a pour effet de créer un lien de connivence avec les interactants, une sorte de solidarité dans la délinquance. Le « hna » (nous) fait appartenir l’énonciateur et ses interlocuteurs à une même communauté, produisant un effet rassembleur.

C’est une stratégie impliquant la réalisation d’alliances avec les présents et, inversement, l’exclusion de l’autre. Traiter une tierce personne absente de « masmoum » (venimeux), c’est sous-entendre qu’il existe son vis-à-vis naïf, bien-intentionné (ici les présents). Si l’absent est qualifié d’une certaine façon, le présent est qualifié explicitement ou implicitement, le présent se voit attribuer la qualité inverse.

Dans ce type de situation (l’insulté est absent), la profération insultante n’atteint pas d’une manière directe la face de la cible, et pour cause puisque cette personne absente n’entend pas ce qui se dit. Il s’agit alors d’un acte indirect qui « ne s’expose pas a priori à la contradiction » (puisque l’insulteur s’adresse soit à un insultaire, soit à l’offensé lui-même en le convoquant artificiellement sur la scène d’énonciation, sauf si l’insultaire présent ne partage pas le même point de vue sur l’insulté).

L’interactant (B) confirme les dires de l’interactant (A) par l’expression « sah yak ho » et en répétant presque les mêmes propos « tahakmo felil », il veut donner plus de véracité au propos de l’interactant (A). C’est une façon aussi de s’entendre sur les torts de la personne absente. Les autres interactants n’accusent pas réception mais nous pouvons imaginer qu’ils ont confirmé l’évaluation négative.

L’interactant (B) qui est l’insulteur se sert d’une caractéristique qu’il trouve, ou bien de celle qu’il croit trouver chez sa cible (ici la tierce personne absente) pour établir sa profération. Dans ce cas, l’insulte est spécifique en ce sens qu’elle « spécifie son attaque, elle « particularise, elle qualifie une personne et pas une autre, elle dépeint au plus près du vérifiable ou du vraisemblable » (Largueche 2009 :79.) avec les registres de « ce qui blesse ». Ce qui est généralement dévoilé est un comportement déviant par rapport à une norme d’ordre moral comme la contravention aux bonnes mœurs.

En disant masmoum, l’interactan (B) entend le classer dans la catégorie des venimeux. Le terme utilisé concentre l’essence même de l’attaque empruntant le mode verbal sur le terrain de l’amoralité. La mobilisation de ce terme montre qu’il construit un discours à vocation évaluative dont le but est de disqualifier la tierce personne absente.

La valeur de cette expression « sobhan ah yak ho » (louange à Dieu oh frère) est de permettre à l’offenseur de valider sa déclaration et dont l’interactant (B) souligne la confirmation par « un signal régulateur de type verbal « sah yak ho ». Ce signal forme « la validation interlocutive24 ».

Le terme « m3amer sam » (plein de venin) permet de franchir une étape supplémentaire dans le degré de malice. Il construit le prototype en ajoutant au sème « sam » celui de « m3amer » une signification de seuil élévé dans le domaine de la malice. Cette expression réfère de la sorte à la quintessence du défaut mis en lumière puisque représenté par le prototype.

L’extrait de la conversation ci-dessous montre encore une autre valeur que peut revêtir l’autodénigrement25

A : Ma3ndhach wach takhser normal tarbeh el3ib elaprof (elle n’a rien à perdre si elle manque de respect au prof.)
B : Normal, kain birmai tatla3 lalmarikh (amphibienne elle va sur Mars)
A : hmara anaya 3amin m3aha heta doka bach ndikouvriha (je suis une ânesse, je viens de la découvrir alors que j’ai deux ans avec elle)

Dans cet extrait, l’interactante (A) se dénigre elle-même en se traitant de « hmara »(mule). En orientant à l’avance l’interprétation, elle a atténué les dommages que pourraient causer la qualification péjorative à son image si elle était produite par l’interactante (B). Cela nous rappelle la construction de l’identité de groupe étant déterminé à partir du point de vue que l’on a et que l’on construit sur soi et sur l’autre. Il en résulte que les caractéristiques identitaires attribuées aux groupes ne sont jamais immuables mais élaborées de façon dynamique à travers les relations que nouent et dénouent les uns avec les autres au jour le jour. Cette « parole dans le dos » (Largueche 2006 : 103.) vise à renforcer les liens entre les interactants présents.

Proposons maintenant un autre exemple ou la qualification péjorative a une valeur indéniablement affectueuse. Cette valeur affectueuse est renforcée dans l’exemple suivant par le pronom possessif « ta3i »(ma).

(Il s’agit d’une conversation entre deux amies lors de la rencontre avant de s’embrasser)

A : masbah wana n3ayetlek marfadich
B : mahabitch nakolek les unités chaftek
A : en embrassant b) : kelba ta3i nti.
B : hhhh

Nous pouvons difficilement dire qu’il y a véritablement insulte au sens défini du terme : non seulement le contexte d’énonciation ne laisse percevoir aucun affect dysphorique entre les interactantes, aucun antagonisme, mais le récepteur de la qualification péjorative réagit par des rires et aucune tension n’est générée. Il parait qu’en dépit de la rudesse de la forme employée « kelba » (chienne), on reste dans la vanne affectueuse. L’agressivité feinte est d’ailleurs un élément constamment présent dans les interactions amicales.

La conversation attestée ci-dessous a eu cours elle aussi dans un contexte tout à fait dépassionné ou les propos dits insultants sont des ‘phatèmes’

(il est question d’une conversation entre trois lycéennes)

A : (fille à ses amies) hmara26, goultlkom ahabsou bach nsawarkom mahbastouche.akhra.ererererrrrrr.(ânesse, je vous ai dit d’arrêter pour vous prendre en photo mais vous vous n’êtes pas arrêtés, caca, errrrrr onomatopée utilisée pour que des bêtes s’arrêtent.
B : hmara video kinas ma3raftouch dirouh khra (ânesse vous ne savez même pas faire une vidéo comme les gens, caca)
C : ‘l’essentie : : : l nkounou lba3dana ; ;)

Dans cet exemple, l’interactante (A) reproche à (B) et (C) le fait de ne pas vouloir s’arrêter pour les prendre en photo. Ce reproche est non seulement accepté par les deux interactantes (destinataires) mais reformulé encore par (B) en reprochant, elle aussi à (A) et à (C) le fait de ne pas savoir filmer.

Les propos insultants ‘khra’ (merde) et ‘hmara’” (mule) jouent le rôle d’intensifiant. Ils fonctionnent aussi comme des “phatèmes”27

En un mot, selon le contexte de profération des propos insultants, la rareté des insultes au sens très fort du terme ressort de façon frappante de nos analyses faites supra.

4. La verbalisation des émotions

Nous allons voir la dimension émotionnelle dans le discours violent chez les jeunes. Dans la conversation des jeunes, le recours aux propos insultants fonctionne comme un exutoire vocal favorisant la libération d’une émotion d’une colère et du mécontentement. Considérons l’exemple suivant :

(cette conversation s’est déroulée lorsque une étudiante [A) s’apprêtait à rentrer à la fac. Elle était accompagnée d’une amie).
A (a remarqué que l’agent contrôlait les cartes) : oooh ! merde ! daghen la cartayi izan ? ! (Encore cette carte de merde).
B : ouf ! asa3yawen (ils fatiguent).

Cet exemple illustre un dysfonctionnement du langage dans l’acte de cette étudiante considéré comme violent. Il illustre aussi son incapacité de réguler et de maitriser ses émotions et sensations par le langage. Elle est incapable de nommer ce qu’elle ressent ; ce qui explique sa propension à la violence verbale. Nous avons l’impression qu’en recourant aux termes scatologiques “merde”, “izanayi” lui a procuré “des satisfactions immédiates et axiologiques”.

La relation qu’entretient cette interactante avec le langage le confirme : non-explicitation du subjectif, expérience directe de l’affect sans passer par l’intermédiaire de la différenciation intellectuelle et émotionnelle produite par le langage. Le débit est élevé et la voix aussi.

Dans le cadre de la rébellion langagière, les tactiques liées à l’exclamation, qu’il s’agisse de la mise en scène de structures exclamatives ou de l’intonation, sont des tactiques de communication véhiculaire d’une contrainte émotionnelle. À ce sujet rappelle (Fonajy 1983 : 33. cité par Fournier) que : 

“L’émotion est contraire à la nature”, telle est l’idée maitresse de la philosophie stoïcienne, notamment des trois livres consacrés par Sénèque à l’étude de la colère. Dans la parole offensante, cette stratégie qui passe qui passe par l’expressivité vocale donne une corporéité à des sentiments généralement intenses de colère, de mépris, de dégout, de ressentiment ou de haine qui vont s’ex-primer par des contractions spasmodiques. Les mécanismes vocaux déployés vont concerner en priorité le système phonatoire et respiratoire et se caractériser par une expiration violente ».

Dans le langage de la rébellion envers l’agent, il s’avère que ce langage affectif est intriqué avec un langage actif. En effet, l’expressivité vocale caractérisant souvent la profération offensante ne fait pas seulement que traduire un état émotionnel de l’individu parlant, elle est aussi et surtout pour lui un moyen d’action d’ordre contre offensif, où se mêle le souci de se protéger contre une menace dangereuse : l’étudiante pourrait ne pas avoir une carte à présenter et donc elle risque de ne pas y accéder.

L’étudiante introduit son discours par une interjection psychologique « ooooh ! ». La position cardinale de cet élément est liée à sa valeur méta-énonciative, qui « opère sur des rapports mémoire/anticipation et la production des énoncés » (Fournier 2014 : 135.). Cette interjection est une réaction spontanée à un évènement déclencheur situationnel en présentant la parole comme « arrachée par la situation extralinguistique » (ibid.).

Comme le fait remarquer fort justement Faure : « on décèle dans le recours à l’interjectif le marquage d’une tension : avant même de poser en inconscience l’autre de la personne, le locuteur infléchirait l’orientation modale de son rapport à l’allocutaire » (Faure 1997 : 147 cité par Fournier 2014 : 135.).

Le registre de l’affect autorise un mécanisme stratégique économique, par lequel la focalisation sur un terme bref oriente le contenu entier du dire (Ducrot 1991 : 19.)

L’interactante (A) gère ainsi dans l’urgence, et de manière intelligible quoique sommaire la prise en compte d’une donnée situationnelle ou informative nouvelle appelant de sa part une réaction rapide. Le discours de l’interactante contient un même mot répété deux fois. Le premier est en français alors que le deuxième est en kabyle. Nous pouvons dire que le vocabulaire est marqué par l’usage de termes répétés privilégiant les aspects émotifs au détriment des aspects logiques. Cela nous rappelle les dires de François Perea à ce sujet :

« Sous le coup d’un bouleversement, qu’il soit sensoriel ou émotif qu’il se prolonge ou ne dure qu’un instant, les mots viennent à manquer et le discours construit fait défaut » (Perea 2011 :54.)

Les termes « merde », « izanayi » sont des termes empruntés au champ du scatologique. Le trait dégradant est grossi par l’allusion à l’ordure. Ils fonctionnent comme un exutoire vocal favorisant la libération d’une émotion d’une colère et du mécontentement.

En guise de conclusion

Les propos insultants remplissent, quelles que soient leurs destinations, des fonctions paradoxalement manifestes : ils sont un facteur d’intégration dans certains contextes en signant une proximité identitaire et affective comme s’ils sont un facteur exutoire vocal jubilatoire et/ou cathartique.

1 En contexte français, nous avons les travaux de Lepoutre. (1997) ; Assef. (2002) ; Lagorgette. (2003) ; Baines. (2007).

2 En contexte algériens, nous pensons surtout à Houcine (2014) ; Chaibi (2014), Miliani (2008) et autres.

3 Ce côté était longtemps rejeté dans les limbes de l’analyse

4 Qui englobe approche pragmatique, Co-énonciative, psychosociologique et conversationnelle)

5 La notion de contexte inclut tout élément susceptible d’assurer une bonne interprétation du discours lors de sa réception. Pour reprendre l’

6 En cours de préparation sous la direction de GRINE Nadia

7 Ils sont majoritairement des lycéens et des universitaires âgé entre 14 et 23ans

8 D’un point de vue éthique, nous savons que l’enregistrement des conversations à l’insu des locuteurs est inacceptable mais notre souci de capter des

9 Nous sommes d’ailleurs très influencée par la méthode d’enquête de l’ethnographe LEPOUTRE qui prend toujours son cahier pour noter ce qui se passe

10 Sous cet angle, la définition de terme « interaction » de Goffmanest restrictive en cela qu’elle limite la notion à l’interaction en face à face.

11

12 L’instabilité de la notion de discours rend dérisoire toute tentative d’attribuer une définition précise du discours ayant plusieurs acceptions

13 En ayant recours aux catégories descriptives de face, de présentation de soi, de représentation d’équipe ou encore de position

14 Dans le sens de respect de règles de la conversation fondées sur la séquence d’ouverture (consacrée au rite des salutations), le corps de la

15 Subversion pour exprimer l’intégration.

16 Voir notamment les travaux de Roger David Abrahams sur « playing the Dozens ». Ses travaux portaient sur les cultures expressives et les histoires

17 Il a consacré un chapitre de son ouvrage le parler ordinaire à cette pratique des vannes. Aucune étude d’ordre linguistique, sociologique

18 L’envoi d’une charre, nous renseigne LEPOUTRE implique d’une manière obligatoire une réponse.

19 Ici le public est considéré comme médiateur.

20 Machine à grue.

21 Vient de charrier qui veut dire manipuler l’autre à sa guise.

22 Selon Goffman (1973), ce sont là des marqueurs de dédain rituel exprimant une déférence négative qui indique que, quelles que soient les diverses

23 Effet cyrano : théâtralisation de l’insulte pour se démarquer face aux écoutants.

24 Le destinataire émet des signaux régulateurs de type verbal comme « d’accord « , « je vois », de type non verbal comme « hochement de tête en guise

25 L’auto-dénigrement, le dénigrement sont considérés comme une violence.

26 Elle recourt au singulier alors qu’elle s’adresse au pluriel.

27 ( Kara 2008 : 198-199.) donne l’exemple suivant du phatème : « Enculé de ta race, tas eu combien en histoire ? »

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1 En contexte français, nous avons les travaux de Lepoutre. (1997) ; Assef. (2002) ; Lagorgette. (2003) ; Baines. (2007).

2 En contexte algériens, nous pensons surtout à Houcine (2014) ; Chaibi (2014), Miliani (2008) et autres.

3 Ce côté était longtemps rejeté dans les limbes de l’analyse

4 Qui englobe approche pragmatique, Co-énonciative, psychosociologique et conversationnelle)

5 La notion de contexte inclut tout élément susceptible d’assurer une bonne interprétation du discours lors de sa réception. Pour reprendre l’expression de Marion, c’est l’ensemble des éléments nécessaires à la production/réception du discours (oral/écrit).Nous pensons aussi au concept de contextualisation définie par Blanchet en ces termes « l’emploi par des locuteurs /éditeurs de signes verbaux et non verbaux qui relient ce qui se dit à un moment donné et en un lieu donné à leur connaissance du monde(..)la notion de contextualisation doit se comprendre par référence à une théorie de l’interprétation qui repose sur les deux hypothèses fondamentales suivantes : 1) l’interprétation en situation de tout énoncé est toujours une question d’inférence. Cette inférence (...)repose sur des présupposées. Elle est donc d’ordre conjecturel et non assertif, c’est-à-dire qu’elle implique des tentatives d’évaluation(…) de l’intention de communication [intention] qui ne peut être validé qu’en relation à d’autres hypothèses de base, et non en termes de valeur de vérité absolue.2) Ces hypothèses de base sont(…) en fait le fruit d’une collaboration.» ( Marion 2008 : 03.)

6 En cours de préparation sous la direction de GRINE Nadia

7 Ils sont majoritairement des lycéens et des universitaires âgé entre 14 et 23ans

8 D’un point de vue éthique, nous savons que l’enregistrement des conversations à l’insu des locuteurs est inacceptable mais notre souci de capter des scènes réelles de vraies et authentiques conversations explique nos enregistrements discrets.

9 Nous sommes d’ailleurs très influencée par la méthode d’enquête de l’ethnographe LEPOUTRE qui prend toujours son cahier pour noter ce qui se passe dans la vie quotidienne à l’instar de GOFFMAN. De plus, des scènes d’interactions violentes ne se réalisent pas sur commande.

10 Sous cet angle, la définition de terme « interaction » de Goffmanest restrictive en cela qu’elle limite la notion à l’interaction en face à face.

11

12 L’instabilité de la notion de discours rend dérisoire toute tentative d’attribuer une définition précise du discours ayant plusieurs acceptions selon les chercheurs.

13 En ayant recours aux catégories descriptives de face, de présentation de soi, de représentation d’équipe ou encore de position

14 Dans le sens de respect de règles de la conversation fondées sur la séquence d’ouverture (consacrée au rite des salutations), le corps de la conversation et la séquence de clôture.

15 Subversion pour exprimer l’intégration.

16 Voir notamment les travaux de Roger David Abrahams sur « playing the Dozens ». Ses travaux portaient sur les cultures expressives et les histoires culturelles des Amériques.

17 Il a consacré un chapitre de son ouvrage le parler ordinaire à cette pratique des vannes. Aucune étude d’ordre linguistique, sociologique, ethnologique n’a encore été consacrée à ces insultes rituelles dans les champs linguistiques algériens ou français.

18 L’envoi d’une charre, nous renseigne LEPOUTRE implique d’une manière obligatoire une réponse.

19 Ici le public est considéré comme médiateur.

20 Machine à grue.

21 Vient de charrier qui veut dire manipuler l’autre à sa guise.

22 Selon Goffman (1973), ce sont là des marqueurs de dédain rituel exprimant une déférence négative qui indique que, quelles que soient les diverses libertés prises à l’égard de la tierce personne absente, cette dernière n’est pas si méprisée que l’on ose les lui envoyer « à la figure ».

23 Effet cyrano : théâtralisation de l’insulte pour se démarquer face aux écoutants.

24 Le destinataire émet des signaux régulateurs de type verbal comme « d’accord « , « je vois », de type non verbal comme « hochement de tête en guise d’acquiescement », « sourires ».

25 L’auto-dénigrement, le dénigrement sont considérés comme une violence.

26 Elle recourt au singulier alors qu’elle s’adresse au pluriel.

27 ( Kara 2008 : 198-199.) donne l’exemple suivant du phatème : « Enculé de ta race, tas eu combien en histoire ? »

Lila Arab

Alger 2

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