Résonances mythiques dans Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud

أصداء أسطورية في مورسو ، تحقيق مضاد لي كامل داود

Mythical resonances in Meursault, counter-investigation by Kamel Daoud

Sofia Allouche

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Sofia Allouche, « Résonances mythiques dans Meursault, contre-enquête de Kamel Daoud », Aleph [En ligne], 14 | 2020, mis en ligne le 22 octobre 2020, consulté le 24 novembre 2020. URL : https://aleph-alger2.edinum.org/2709

L’infini renouvellement, le retour et l’évolution du mythe à travers le temps et surtout sa reprise par le texte littéraire, font de ce récit, pourtant fabuleux, une structure pérenne qui entre en résonance avec le monde présent. Aujourd’hui encore, le mythe continue à charmer la littérature qui cherche dans le passé un moyen de parler du présent et accueille ainsi cet hôte dans son univers afin de construire du sens. Cette cohabitation oralité/écriture et cette connivence confirment les liens qui existent entre le mythe et le texte littéraire. À partir de ces deux concepts clés ; mythocritique et mythème, cet article parcourt le roman du journaliste et écrivain algérien, Kamel Daoud qui se sert du mythe, l’invite à entrer dans son texte, le fait revivre, le réactualise, le pervertit et le renverse afin d’interroger les valeurs de sa société et représenter la situation de son narrateur. Il semble clair qu’une analyse mythocritique souligne combien le roman est imprégné par le récit mythique. Meursault, contre-enquête s’approprie le mythe, le réactive et le réinvestit. Ainsi le mythe se voit évolué, manipulé et même changé selon le contexte.

إن التجديد اللامتناهي، وعودة وتطور الأسطورة عبر الزمن، وخاصة استعادتها وتجديدها من خلال النص الأدبي، يجعل هذا السرد, رغم انه خيالي دائماً معاصراً يتردد مع العالم الحالي. وحتى اليوم، تستمر الأسطورة في سحر الأدب الذي يسعى في الماضي إلى الحديث عن الحاضر، وبالتالي يرحب بهذا المضيف في كونه لبناء المعنى. هذه المجاورة شفهي /كتابي، وهذا التواطؤ, يؤكد الروابط الموجودة بين الأسطورة والنص الأدبي. من هذين المفهومين الرئيسيين ;النقد الأسطوري والأسطورة. يتتبع هذا المقال رواية الصحفي والكاتب الجزائري كمال داود الذي يستخدم الأسطورة ويدعوها داخل نصه, يحييها, يجددها, يحيلها ويغير معناها من أجل التشكيك في قيم مجتمعه وتمثيل وضع الراوي . يبدو من الواضح أن التحليل الأسطوري يؤكد مدى تشريب الرواية بالسرد الأسطوري. تقوم رواية كمال داود، بتخصيص الأسطورة وإعادة تنشيطها واستثمارها. وهكذا يتم تطوير الأسطورة والتلاعب بها, بل وتغييرها وفقًا لسياق النص و المجتمع.

The infinite renewal, the return and evolution of the myth through time and especially its recovery by the literary text make this narrative, yet fabulous a perennial structure that resonates with the present world. Even today, the myth continues to charm the literature that seeks in the past a way to speak of the present and thus welcomes this host in its universe to build meaning. This cohabitation orality / writing, this connivance confirms the links that exist between the myth and the literary text. From these two key concepts; mythocritique and mythème, this article traces the novel of the Algerian journalist and writer, Kamel Daoud who uses the myth, invites him to enter his text, revives , updates, perverts and reverses it in order to question the values of his society and represent the situation of his narrator. It seems clear that a mythological analysis underlines how much the novel is impregnated by the mythical narrative. Meursault, contre-enquête appropriates the myth, reactivates and reinvests it. Thus the myth is evolved, manipulated and even changed according to the context

Introduction

Si les mots «  mythe  » et «  littérature  » se rapprochent de plus en plus, leurs rapports, en revanche demeurent ambigus, dans la mesure où le premier est, selon la conception anthropologique, un récit fondateur, anonyme et collectif, retransmis par les aèdes et le second est fondé sur sa singularité.

Cela n’empêche pas le fait que le mythe nourrit la création littéraire et demeure une source d’inspiration inépuisable pour l’écrivain, ce que confirme Gilbert Durand (1961 : 12) en disant que la littérature et spécialement le récit romanesque est un département du mythe. Par ailleurs, leurs relations s’avèrent complémentaires puisque le mythe ne trouve son essence qu’à travers et dans la littérature qui assure sa pérennité et sa vitalité, aussi s’inclinent-ils l’un vers l’autre. Marie-Catherine Huet-Brichard (2001 : 13) affirme que «  mythe et littérature se seraient nourris l’un l’autre dans une sorte de rythme respiratoire qui les aurait constamment éloignés pour toujours mieux les réunir  ». En effet, que ce soit de manière consciente ou inconsciente, l’écrivain fonde parfois, à son insu, son projet d’écriture sur des références mythiques. Cette interconnexion et cet entrelacement entre le mythe et la littérature ainsi que le regain d’intérêt pour l’étude des occurrences mythiques dans le texte littéraire, nous poussent à interroger les liens qui les unissent. Comment un récit fabuleux qui se rapporte aux premiers temps de l’humanité peut-il avoir une pareille pérennité et entrer en écho avec le monde contemporain  ? Comment le récit mythique vient-il habiter notre contemporanéité en la travaillant en profondeur en entretenant avec elle un dialogue permanent  ?

1. Présentation du corpus et problématique

La présente contribution porte sur l’analyse de deux mythes, celui d’Œdipe et celui de Sisyphe dans Meursault, contre-enquête de l’écrivain et journaliste algérien Kamel Daoud paru en 2013 aux éditions Barzakh puis en 2014 à Actes Sud. Cette volonté d’analyse résulte d’une interrogation sur le rapport qu’entretient le texte littéraire choisi avec le mythe et ses fonctions, sur les raisons qui font que l’écrivain ait recours au mythe dans son texte et qu’il fasse appel à ces deux mythes précisément. Meursault, contre-enquête est une réécriture de l’œuvre d’Albert Camus, L’Étranger. C’est donc un hypertexte.

Le choix du roman de K. Daoud comme corpus se justifie par sa trame textuelle complexe, formée par des allusions faites à d’autres textes, des citations, des références, des échos et des traces mythologiques, ce qui incite à vouloir en décrypter un sens second, intrinsèque, et à comprendre la nature de cette alliance entre le mythe et le texte littéraire.

Haroun, le narrateur de Meursault, contre-enquête est le petit frère de l’arabe abattu en 1942 par Meursault sur une plage d’Alger. Il est, à présent un vieil homme esseulé, retiré au fond d’un bar à Oran où l’on sert encore de l’alcool. Il se confie à un jeune étudiant qui revient sur les traces de Camus et qui veut entendre sa version des faits. Haroun nomme son frère assassiné : Moussa, et nomme également tous «  les anonymes  », les sans-noms de l’Étranger. C’est un homme asocial, étranger à la société où il vit, il n’a pas de raison de vivre, il raconte son passé et porte un regard critique sur son présent. Devant son verre et un interlocuteur qui n’apparaît jamais, il ressasse son histoire. Depuis la disparition de son frère, Moussa, en juillet 1942, Haroun a connu la guerre de libération nationale sans jamais y prendre part, il a vu l’indépendance et la lutte des nouveaux chefs du pays pour accéder au pouvoir, et a vécu la décennie noire. Dans sa longue confession se succèdent les images d’un demi-siècle d’histoire algérienne. Haroun tue, de sang-froid, un français venu se réfugier chez lui au lendemain de l’indépendance. Il tombe amoureux de Meriem, une jeune et belle doctorante qui frappe un jour à sa porte et qui enquête sur sa famille, la famille de Moussa «  oueld el assasse  », mais son histoire est un échec.

Dans Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud fait un glissement dans les textes mythiques auxquels il imprime un sens nouveau. Le recours aux mythes dans son œuvre joue la fonction d’un intertexte, qui n’est pas présent de façon innocente. L’auteur l’a bien choisi intentionnellement et à des fins précises que nous tenterons de voir à travers notre analyse. Notre objectif, après avoir repéré la trace de ces mythes serait donc, d’analyser leurs fonctions et d’en travailler l’écho et l’apport sémiotique dans le texte. Nous verrons comment et surtout à quelles fins Kamel Daoud insère ses mythes, les transforme et les actualise dans son œuvre.

L’auteur de Meursault, contre-enquête ne s’est pas limité à faire appel au mythe d’Œdipe et à celui de Sisyphe, il a fait de son écrit un puzzle où plusieurs mythes cohabitent et font bon ménage. En effet dès les premières pages du roman, l’auteur nous projette dans l’environnement du personnage de Daniel Defoe, Robinson Crusoé, il évoque également le Mythe de Caïn et Abel. Ainsi mythes en littérature et mythes littéraires se font écho à travers tout le texte.

Il est évident qu’introduire le mythe dans une œuvre est synonyme d’ouverture, mais en même temps cette alliance montre combien le mythe a besoin du texte littéraire pour s’épanouir et retrouver son essence, ce que dit Marie-Catherine Huet-Brichard (2001 : 37) vient le confirmer. «  Le mythe est en amont et en aval de la littérature […] Il est sollicité par le discours littéraire et s’épanouit en lui  ». Par ailleurs, les mythes racontent des histoires, non pour distraire uniquement le lecteur, mais pour leur donner la possibilité de prendre une distance et réfléchir. Le mythe, dans l’histoire qu’il met en scène, est une forme d’apologue. Claude-Lévi-Strauss (1958 : 331) explique que le mythe est né pour ne pas mourir. Il dit en cela :

«  Un mythe se rapporte toujours à des événements passés avant la création du monde ou pendant les premiers âges en tous cas, il y a longtemps. Mais la valeur intrinsèque attribuée au mythe provient de ce que les événements, censés se dérouler à un moment du temps, forment aussi une structure permanente. Celle-ci se rapporte simultanément au passé, au présent et au futur.  »

Pour l’anthropologue français, le mythe est un récit du passé, mais qui a tout son sens dans le monde actuel, dans la mesure où il a une fonction explicative et qu’il permet de comprendre l’origine des choses des êtres et du monde. Ainsi sa structure persiste et a tout son sens dans le présent. Cette permanence est due à la transmission de ces histoires au fil du temps et aux différentes versions qu’elles peuvent avoir. Le mythe est donc fait pour régner tant qu’il existe des hommes. C’est à partir de cette idée que Lévi Strauss construit le mythème, unité fondamentale que partagent les différentes versions d’un mythe. Gilbert Durand (1992 : 64) va également dans ce sens en disant que pour comprendre le sens que véhicule un mythe, il faut dégager ses différents éléments (mythèmes) qui varient d’une version à une autre et mettre en lumière les rapports qui les unissent. Il dit en cela que le mythe «  est un système dynamique de symboles, d’archétype et de schèmes, système dynamique qui sous l’impulsion d’un schème tend à se composer en récit  ». C’est de cette manière que la pérennité du mythe est assurée grâce aux différentes variantes qu’il connaît et à ce dynamisme qui le caractérise.

2. Œdipe, le parricide et l’incestueux

Haroun, nous l’avons dit, est un vieil homme qui vit en marge de la société. De lui, on ne connaît presque rien, sauf que c’est un employé de bureau, nul détail n’est donné sur sa maison, son lieu de travail, aucune indication ne précise sa situation financière ni sociale et rien ne décrit son apparence physique. À part la courte séquence Meriem qui s’est passée loin des yeux de sa mère, c’est un homme qui n’est jamais sorti des jupes de M’ma, cette mère surprotectrice qui a peur de perdre encore un enfant, l’empêchant ainsi de connaître d’autres femmes :

« Ma mère, par conséquent, m’imposa un strict devoir de réincarnation. Elle me fit ainsi porter, dès que je fus un peu plus costaud, et même s’ils m’étaient trop grands, les habits du défunt […] Je ne devais pas m’éloigner d’elle […] mon corps devint donc la trace du mort et je finis par obéir à cette injonction muette […]. La moindre écorchure m’était reprochée comme si j’avais blessé Moussa lui-même. Et je fus donc privé des joies saines de mon âge, de l’éveil des sens et des érotismes clandestins de l’adolescence. » (Meursault, contre-enquête, p. 51.52)

Haroun, poussé par une mère omniprésente et assoiffée de vengeance, n’a pas le droit d’exister que pour mener l’enquête, trouver le cadavre de Moussa et le venger. Aussi est - il réduit à une ombre comme l’était son frère chez Camus. Son univers se résume au bar qu’il fréquente surnommé le «  Titanic  » pour faire allusion au paquebot et dire qu’il fait naufrage et qu’il va sombrer tout comme la vie d’Haroun.

Le destin tragique de Haroun nous renvoie inévitablement au destin tragique d’Œdipe qui, poursuivi par la puissance du destin, a fini par tuer son père et coucher avec sa mère. Le mythème de l’inceste apparaît également chez Haroun. Quand il parle de ses rapports avec sa mère et qu’il dit «  Ce qui comptait surtout dans ces moments - là, c’était cette proximité presque sensuelle avec M’ma et une sourde réconciliation pour les heures de la nuit qui s’annonçait.  » (p. 26.27) Ou encore dans un autre passage où il dit : «  J’étais souvent malade, chaque fois, elle veillait sur mon corps avec une attention frisant le péché. Une sollicitude teintée d’un je-ne-sais-quoi d’incestueux  » (p. 51.52)

Ces passages nous rappellent le drame d’Œdipe et montrent que le narrateur est également une victime de la société où il vit. Dans Le symbolisme dans la mythologie grecque (1975, p. 6), Gaston Bachelard affirme que « Tout mythe est un drame humain condensé. Et c’est pourquoi tout mythe peut si facilement servir de symbole pour une situation dramatique actuelle  ». En effet, l’allusion faite au mythe d’Œdipe dans le texte symbolise la condition humaine de Haroun. Cet homme qui n’a jamais rien choisi dans sa vie, cet homme qui malgré le fait qu’il soit totalement innocent, qu’il soit une victime des circonstances de la vie, porte la malédiction en lui. Même lorsque Meriem est entrée dans sa vie, Haroun n’avait aucun espoir, malgré l’amour qu’il lui porte et son désir d’être avec elle, il était convaincu dès le début que leur histoire finirait mal. Le passage suivant le confirme : «  J’en suis tombé amoureux dès la première seconde et je l’ai haïe tout aussitôt, d’être ainsi venue dans mon monde, sur les traces d’un mort, rompre mon équilibre. Bon dieu, j’étais maudit  !  » (p. 135)

Par ailleurs, l’histoire d’Œdipe ne peut se réduire à une histoire d’inceste ou de parricide, c’est de la chute d’un roi qu’il s’agit. Il est surtout question de la représentation d’une déchirure du monde. Dans son histoire, tous les personnages sont complètement guidés par leur destin et la marge de liberté dans leur vie est très faible sinon absente.

Œdipe fuit ses parents, il quitte Corinthe quand la pythie de Delphes lui annonce la prophétie qu’il tuerait son père et coucherait avec sa mère, car il ignore que c’est un enfant adopté. Mais, comme on n’échappe pas à sa destinée, l’ironie du sort fait qu’il rencontre son père qu’il ne reconnaît pas et qu’il finit par tuer. En arrivant à Thèbes, il résout l’énigme de la sphinge et délivre la ville de l’emprise du monstre.

En guise de remerciements, les Thébains le font roi et lui donnent pour épouse la reine Jocaste, sa vraie mère. Il se rend alors coupable d’inceste et accomplit l’oracle. Dans cette histoire, c’est le défaut de communication qui pousse au drame. Œdipe et son père ne se parlent pas, ne s’expliquent pas, ils recourent directement à la violence, ce qui se termine très mal pour les deux. Œdipe est la représentation du destin de l’homme. Il est la malédiction de toute une dynastie, celle des Labdacides. Il paye pour les fautes de son père, Laïos qui a trahi les lois sacrées de l’hospitalité en violant le fils de son hôte Pélops.

Haroun est aussi le jouet du destin, il a ce sentiment d’inaccomplissement de soi que l’on trouve chez Œdipe. Il est lui aussi un bouc émissaire, pour plaire à sa mère et pour avoir sa bénédiction, il tue de sang-froid un homme. Il est complètement effacé et vit dans l’ombre de son frère décédé. Tout comme Œdipe qui cherche ses parents, Haroun n’a jamais connu son père, et quand le jeune étudiant l’interroge sur lui, il répond :

« Mon père ? Oh je t’ai dit tout ce que je savais sur lui. J’ai appris à écrire ce nom comme on écrit une adresse, sur mes cahiers d’écolier. Un nom de famille et rien d’autre. Aucune trace de lui, je n’ai pas même une vieille veste ou une photo. M’ma a toujours refusé de me décrire ses traits » (p. 76).

Ainsi Haroun est en quête de son identité, il n’a pas de nom de famille, il est «  oueld el assasse  » ce qui signifie le fils du veilleur. Un surnom de connotation péjorative puisqu’il s’agit d’un métier d’analphabète. Il n’a pas de personnalité, il est le frère de Moussa. Kamel Daoud amène donc à se poser des questions sur l’identité  ; ce qu’il déclare encore plus loin à propos de son père disparu et qu’il n’a jamais connu est très révélateur : «  Je me l’imagine toujours sombre, caché dans un manteau ou une djellaba noire, recroquevillé dans un coin mal éclairé, muet et sans réponse pour moi.  » (p. 148) Sombre, noire et mal éclairée, c’est ainsi que Haroun perçoit son identité.

Haroun est vu comme une impureté dans le corps social, il se voit rejeté par la société et est voué à l’errance tout comme Œdipe : «  Je suis suffisamment marginal dans cette cité  » (Meursault, contre-enquête, p. 75). Ou quand il annonce :

«  La vérité est que les femmes n’ont jamais pu ni me libérer de ma propre mère et de la sourde colère que j’éprouvais contre elle ni me protéger de son regard qui, longtemps, m’a suivi partout. En silence. Comme pour me demander pourquoi je n’avais pas retrouvé le corps de Moussa ou pourquoi j’avais survécu à sa place ou pourquoi j’étais venu au monde.  » (Meursault, contre-enquête, p. 77)

Œdipe est chassé de la cité et personne ne l’approche parce qu’il porte en lui la malédiction. Haroun se voit également comme une souillure : «  Les enfants se taisent quand je m’approche, d’autres murmurent des insultes sur mon passage, prêts à s’enfuir si je me retourne, les lâches  » (Meursault, contre-enquête, p. 80). Haroun se considère comme une sorte d’anomalie, c’est un inadapté qui s’écarte de la société.

Le mythe d’Œdipe véhicule un sens et assume une fonction, c’est une histoire qui montre à quel point nos vies sont complètement dominées par ce qui précède et que nul ne peut échapper à son destin, le fatum, la destinée de l’homme qui ne peut être changée. C’est une histoire qui montre que le malheur frappe les individus indépendamment des fautes qu’ils ont commises. Et c’est ce qui arrive exactement à Haroun qui n’a rien choisi dans sa vie puisque tout lui était imposé.

Haroun est aussi une victime de sa mère et de la société  ; il n’a pas de vie, n’a pas de famille, il commet un crime, mais c’est sa mère qui le pousse à le faire. Comme Œdipe il est aussi innocent pourtant il est condamné à la punition la plus épouvantable qui soit, l’exil  ; il vit à l’écart de la société qui le méprise. Néanmoins, si Œdipe éprouve un sentiment de culpabilité pour avoir commis une faute, même s’il est «  parfaitement innocent  », il cherche la rédemption, il s’inflige une punition, en s’arrachant les yeux et en se condamnant à vivre dans l’errance et cherche un pardon, l’Œdipe de Daoud, lui, n’éprouve pas ce sentiment de culpabilité il est totalement indifférent, ne s’enthousiasme pour rien et exprime son hostilité à l’égard du monde et son dégoût de la religion.

Le tableau qui suit résume et illustre les mythèmes que l’on trouve chez Œdipe et qui font écho chez Haroun. La dernière ligne montre où le mythe a été renversé. Le mythème de la culpabilité et la recherche de la rédemption ne figurent pas chez Haroun qui est un individu hâté.

2. Sisyphe, le trompe-la-mort

Encore une fois, K Daoud fait appel à la mythologie grecque dans son texte, une autre allusion est faite à Sisyphe, celui qui a osé défier Zeus, le maître des dieux, et qui a trompé Thanatos, le dieu de la mort. Hadès, le dieu des enfers est intervenu lui-même pour le châtier.

Dans Meursault, contre-enquête, Kamel Daoud recrée un Sisyphe exprimant le monde actuel. Le Sisyphe des anciens a soif de vivre, il a un amour immodéré de la vie et refuse de mourir, il est attaché à la terre si bien que son châtiment fut par la pierre.

Dans la mythologie grecque, le châtiment est toujours en parfaite jonction avec le crime ce que les Grecs appellent le Sumbollon  ; l’attachement de Sisyphe à la vie terrestre et son manque de respect à l’égard des dieux ont fait qu’il soit sévèrement puni à un châtiment éternel. Pour s’être rebellé contre la volonté de Zeus, il est condamné à une punition terrible, celle de rouler un rocher au sommet d’une montagne dans le royaume des morts. À peine ce but atteint, le rocher roule jusqu’au pied du versant d’où Sisyphe doit le remonter et le procédé se répète pour l’éternité. Le châtiment des dieux est donc le travail inutile et sans espoir qui se répète à l’infini. C’est une forme parfaite de torture pour Sisyphe, un homme aussi astucieux que lui, aussi sage et qui a plus d’un tour dans son sac est condamné à s’abrutir à accomplir une tache superflue et absurde.

Les dieux condamnent celui qui s’est rebellé contre eux à une frustration permanente, fondée sur un espoir sans cesse renouvelé.

Haroun, lui ne roule pas un rocher, il roule un cadavre, celui de son frère Moussa tué par Meursault puis celui du français, Josèphe Larquais qu’il a assassiné lui-même au lendemain de l’indépendance : «  Malgré l’absurdité de ma condition qui consistait à pousser un cadavre vers le sommet du mont avant qu’il ne dégringole à nouveau et cela sans fin.  »(p. 57) Ainsi, le cadavre de Moussa est un lourd fardeau duquel Haroun veut se débarrasser sans y parvenir. Sa vie s’est arrêtée le jour où il a perdu son frère alors qu’il n’avait que cinq ans et que sa mère a commencé son enquête pour trouver le cadavre et le meurtrier de son fils. Depuis, Haroun est négligé, rejeté par cette mère qui n’a de pensées que pour son aîné, trouver son cadavre l’obsède. Tout n’est que pour un mort, Moussa. Haroun qui a besoin de la tendresse et de l’affection maternelle finit par haïr son frère qui, bien qu’il soit mort, le prive de sa maman :

«  Elle me désignait souvent du doigt comme si j’étais un orphelin, et me retira très vite sa tendresse pour la remplacer par les yeux plissés du soupçon et le dur regard de l’injonction. […] j’étais traité comme un mort et mon frère Moussa comme un survivant […] j’étais condamné à un rôle secondaire parce que je n’avais rien de particulier à offrir. Je me sentais à la fois coupable d’être vivant, mais aussi responsable d’une vie qui n’était pas la mienne  ! Gardien, assasse, comme mon père, veilleur d’un autre corps.  » (P. 44-45.)

Il est évident à travers ce passage que le cadavre de Moussa anéantit la vie d’Haroun. Il se retrouve responsable d’un mort et doit veiller sur son cadavre éternellement. Ainsi le rocher de Sisyphe est remplacé par le cadavre de Moussa.

Haroun est conscient de sa vie absurde et il le dit : «  Oui, j’ai tué Joseph parce qu’il fallait faire contrepoids à l’absurde de notre situation  ». Tout ce qu’Haroun reproche à Meursault, il finit par l’être. Étranger à lui-même et au monde dans lequel il vit, étranger au meurtre qu’il commet puisque c’est sa mère qui l’oblige à le faire. Il est le miroir de Meursault.

Kamel Daoud n’hésite donc pas à faire de son narrateur un sosie de Meursault. En lisant le livre que Meriem lui donne (L’Étranger) et qui raconte le meurtre de Moussa, Haroun dit : «  J’y cherchais des traces de mon frère, j’y trouvais mon reflet, me découvrant presque sosie du meurtrier  ». (p. 141) Il considère même que tous les Algériens sont «  des millions de Meursault, entassés les uns sur les autres  ». (p. 149)

L’allusion faite à Sisyphe dans ces passages est claire. En revanche, le mythe est inversé et réactualisé par l’auteur. Le Sisyphe de Daoud est un Sisyphe exténué, il est à son dernier souffle et le rocher est remplacé par le cadavre de Moussa. Ainsi chez Haroun la mort a suppléé la vie  ; Haroun n’a pas de raison de vivre, son existence se résume à un mort, son frère moussa. Même après avoir tué le français Joseph Larquais pour venger son frère et assouvir le désir de vengeance de sa mère, sa vie n’a pas changé, bien au contraire, son fardeau est devenu encore plus lourd à porter. Il s’est débarrassé du fantôme de son frère pour qu’il soit hanté par un autre fantôme, celui de Joseph «  Quant à moi, que te dire  ! la vie m’était enfin redonnée même si je devais traîner un nouveau cadavre.  » (p. 89)

Le châtiment du Sisyphe de K. Daoud n’est donc pas en relation avec la vie, mais plutôt avec la mort  ; si l’ancien Sisyphe a goûté pleinement aux charmes de la vie et a usé de tous les stratagèmes pour ne pas quitter le monde terrestre, le Sisyphe moderne que présente K. Daoud se détourne du monde, il est obnubilé par la mort. En effet, le roman est habité par l’idée de la mort. Haroun a passé toute sa vie à poursuivre un cadavre, celui de Moussa, et le jour où il a cru se débarrasser de lui, il a tué, de sang-froid un Français si bien que la mort continue à le hanter toute sa vie  ». Quant à la mort, je l’ai approchée il y a des années et elle ne m’a jamais rapproché de dieu.  » (p. 80) Son existence est complètement vide et réduite à poursuivre des fantômes. Haroun, ce personnage non conformiste, préoccupé par sa condition humaine et portant un regard acerbe sur le réel, représente le Sisyphe des temps modernes. Dans le tableau ci-dessous, les deux premiers mythèmes sont également présents chez Haroun tandis que le dernier qui représente l’attachement à la vie pour Sisyphe se voit complètement renversé chez Haroun et remplacé par le rapport à la mort.

Sisyphe

Haroun

Trahit les dieux et révèle des secrets divins.

« la religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas ». p. 7

Enchaîe Thanatos et refuse de rejoindre le monde des morts.

« quant à la mort je l’ai approchée il y a des années et elle ne m’a pas rapproché de dieu ». p. 8

Châtiment par la pierre : il est condamné à pousser un rocher éternellement.

« Malgré l’absurdité de ma condition qui consistait à pousser un cadavre vers le sommet du mont avant qu’il ne dégringole à nouveau et cela sans fin. » (p. 5).

Quand bien même ces deux mythes paraîtraient différents, il existe un lien entre les deux.

Pour aboutir à la signification de ces mythes au sein du texte, il est important de les rapprocher. Ce que dit Claude Lévi Strauss (1958, p. 240) est suffisamment explicite «  Si les mythes ont un sens, celui-ci ne peut tenir aux éléments isolés qui entrent dans leur composition, mais à la manière dont ces éléments se trouvent combinés.  » Autrement dit, plusieurs unités constitutives composent le mythe et mettre en lumière les rapports entre ces unités, permet de comprendre le sens véhiculé par ce dernier. L’anthropologue français parle de combinaisons entre les éléments qui composent le même mythe. Afin de répondre à la question, pourquoi le choix de Sisyphe et d’Œdipe dans notre texte, il nous a semblé important de trouver le lien qui les unit. Ainsi, une combinaison des éléments mythiques de l’un avec les éléments mythiques de l’autre permet de répondre à la question. Claude Lévi Strauss disait qu’il ne cherchait pas à savoir ce que les hommes pensent dans leurs mythes, mais comment les mythes se pensent à travers les hommes et comment les mythes se pensent entre eux.

En effet, entre Œdipe et Sisyphe, il y a ce rapport avec la terre. Dans le mythe d’Œdipe il y a le mythème de la boiterie que l’on trouve chez toute la lignée des Labdacides. Le grand-père d’Œdipe, Labdacos a un défaut de démarche, il boite, d’ailleurs son nom signifie le boiteux. Son père Laïos, boite également, mais sa boiterie est d’un autre genre, il boite sexuellement puisqu’il n’est attiré que par les hommes. Œdipe qui signifie celui qui a les pieds enflés et de ce fait, il est autant boiteux que son père et son arrière-grand-père.

Il est évident que ces rois ont ce défaut de démarche. Ils ne peuvent se tenir droits et se détachent de la terre, ce qui symbolise un conflit avec leurs origines. Quant à Sisyphe, c’est l’inverse qui se produit. Lui à l’opposé d’Œdipe s’accroche à la terre et à ses plaisirs. Il ne veut s’en séparer au point de défier les dieux et de combattre la mort. Cette opposition entre les deux mythes symbolise la vie que mène Haroun dont elle rend compte  ; une vie absurde et sans aucun objectif, une existence médiocre à laquelle il est paradoxalement accroché.

En faisant appel à ses mythes dans son texte, Kamel Daoud veut montrer quels sont les grands mythes qui nous dominent inconsciemment aujourd’hui, qui sous-tendent le tissu social. Le recours aux mythes dans Meursault, contre-enquête a permis à l’auteur de montrer le destin tragique de son narrateur qui représente tous les Algériens, tous des Meursaults et donc tous des Harouns puisqu’Haroun est le sosie de Meursault, prénom qui pour K. Daoud rime si joliment avec «  El - Mersoul  », qui signifie le messager ou l’envoyé de l’absurde. Celui qui dit et anticipe le devenir des Algériens, tous étrangers à tout ce qui les entoure, étrangers à leur propre vie.

Les malheurs d’Haroun nous font penser aux malheurs d’Œdipe. L’absurdité et l’inutilité de la vie du narrateur renvoient forcément à Sisyphe et à son châtiment. Ces deux histoires de la mythologie grecque ont apporté de la lumière à l’histoire d’un personnage du monde contemporain. Aussi ne sont-elles pas uniquement des histoires particulières au monde grec, elles sont des histoires de l’ensemble des peuples. Ce sont des récits qui concernent tout le monde et qui permettent de comprendre l’évolution de tout le psychisme humain.

Conclusion

En s’appropriant le mythe d’Œdipe et celui de Sisyphe, Kamel Daoud les a réactivés, réactualisés et inversés de manière à montrer aux lecteurs la condition de vie du narrateur. Mais cela prouve également la vitalité du mythe qui est assurée à travers ses reprises. L’histoire de Haroun et son rapprochement avec l’histoire de ces deux personnages de la mythologie montre que quand on parle du monde antique c’est le nôtre qui surgit devant nos yeux. Le mythe nous parle. Manipulé, il évolue et parfois il change de sens au point de quitter son atmosphère mythique pour caractériser, dans le texte de Kamel Daoud, de façon concrète à travers des personnages fabuleux, la vie d’un personnage du monde d’aujourd’hui.

Si Kamel Daoud fait appel aux mythes, c’est qu’au fond les structures mythiques continuent de nous habiter. Nos sociétés modernes même si elles sont des sociétés très vouées à la prolifération des techniques et aux progrès scientifiques il y a en même temps une perdurance du mythe.

Bachelard Gaston, 1975, introduction pour Paul Diel, in Le symbolisme dans la mythologie grecque, Payot.

Daoud Kamel, 2014, Meursault, contre-enquête, Paris, Actes Sud.

Durand Gilbert, 1961, Le Décor mythique de La Chartreuse de Parme, Paris, Corti.

Elliade Mircea, 1963, Aspects du mythe, Paris, Gallimard.

Huet-Brichard Marie-Catherine, 2001, littérature et mythe, Paris, Hachette.

Levi Strauss Claude, 1958, Anthropologie structurale, Plon Paris.

Sofia Allouche

Université Alger-2جامعة الجزائر

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