La variation linguistique dans « Les Folies Amoureuses » de REGNARD : entre réécriture et appropriation ? 

Randa EL-KOLLI

p. 149-178

Citer cet article

Référence papier

Randa EL-KOLLI, « La variation linguistique dans « Les Folies Amoureuses » de REGNARD : entre réécriture et appropriation ?  », Aleph, 7 | 2017, 149-178.

Référence électronique

Randa EL-KOLLI, « La variation linguistique dans « Les Folies Amoureuses » de REGNARD : entre réécriture et appropriation ?  », Aleph [En ligne], 7 | 2017, mis en ligne le 25 décembre 2017, consulté le 22 mars 2019. URL : https://aleph-alger2.edinum.org/1042

Notre travail découle d’une expérience d’animation d’ateliers d’écriture dans un milieu universitaire. Des ateliers qui nous ont permis de réécrire une pièce théâtrale datant du XVIIIème siècle : Les Folies Amoureuses de REGNARD. A l’issue de ce travail de réécriture, nous avons procédé à une mise en parallèle de l’œuvre classique et de l’œuvre contemporaine nouvellement réécrite. L’objectif de cette étude comparative consiste à déceler les particularités de la variation linguistique entre appartenance sociale/individuelle et identité.

Our work stems from an experience of animating writing workshops in a university community. Workshops where we have rewritten a play that goes back to the eighteenth century : Rregnard’s Les Folies Amoureuses. At the end of the rewriting phase, we have drawn a comparison between the original classical play and the contemporary newly-written one. The aim of this study is to spot the particularities of the linguistic variation between

ولد هذا العمل من رحم تجربة في مجال تنشيط ورشات الكتابة داخل الوسط الجامعي، ورشات قمنا من خلالها بإعادة كتابةLes Folies Amoureuses عمل مسرحي للكاتب الفرنسي رينيارد يعود إلى القرن الثامن عشر. أجرينا بعد ذلك مقارنة بين العملين : المسرحية الكلاسيكية الأصلية ووليدتها المعاصرة المكتوبة حديثا. نهدف من خلال هذا العمل إلى إجلاء ميزات التباين اللغوي بين الانتماء الاجتماعي/الفردي والهوية.

Notre travail, intitulé « La variation linguistique dans Les Folies Amoureuses de REGNARD : entre réécriture et appropriation ? », découle d’une expérience d’animation d’ateliers d’écriture – de 2005 à aujourd’hui-. Des ateliers que nous animions aussi bien à l’université de Sétif qu’aux différents lieux culturels et artistiques que compte la ville de Sétif. Cette expérience, additionnée à celle que nous exerçons dans le domaine de l’enseignement universitaire, nous a permis d’établir un constat qui a soulevé notre intérêt : les étudiants algériens francophiles expriment leur attachement à la langue française en manifestant deux comportements langagiers distincts, les uns s’expriment en s’inspirant largement de la langue française puisée dans les romans dits classiques alors que les autres ont tendance à reproduire un français dit contemporain puisé dans les médias. Mais que révèlent ces deux tendances ? S’agit-il réellement de deux manifestations distinctes de la francophilie ?

Mais nos ateliers d’écriture nous ont fait découvrir que les étudiants algériens amalgamaient, dans certaines situations, ce français contemporain médiatisé avec un français classique, un arabe dialectal algérien et une langue berbère-pour ceux dont la langue berbère est la langue maternelle- . Comment peut-on expliquer cette hybridation ? Ou ce recours ne serait que la traduction d’une appropriation de la langue française ? Les étudiants algériens créeraient-ils ainsi « leur propre français » ?

Ainsi, afin de répondre à nos questionnements, nous avons mis entre les mains d’étudiants du département de traduction de l’Université de Sétif (Algérie) une œuvre théâtrale du XVIIIe siècle : Les Folies Amoureuses de REGNARD.

Les Folies Amoureuses de REGNARD 

Cette œuvre est une comédie en trois actes représentée pour la première fois en 1704, elle retrace l’histoire d’Agathe, une belle jeune femme, retenue par son tuteur, Albert. Ce dernier veut faire de sa pupille son épouse. Éprise du bel Éraste, Agathe tente d’échapper à la vigilance d’Albert le jaloux en usant de toutes sortes d’inventions amusantes. Agathe, aidée par Lisette et Crispin-les serviteurs d’Agathe et d’Éraste-, va jusqu’à simuler la folie pour échapper à Albert et se rapprocher de son bel amant.

Les Folies Amoureuses est une œuvre qui met à nu les mœurs de la fin du XVIIe siècle, elle peint le ridicule avec gaîté, verve et allégresse. Le comique est son nombril. Il est même possible d’y déceler certaines similitudes avec L’école des femmes ou Le malade imaginaire. C’est sans doute pour de telles raisons, et pour tant d’autres encore, que Jean François Regnard (1655-1709) ait longtemps été considéré comme le successeur du Grand Molière.

A travers des ateliers d’écriture, organisés de janvier 2010 à juillet 2011, cette œuvre a été réécrite intégralement. Et tout au long de cette activité de réécriture, nous avons pu déceler le fait que les étudiants mettaient « un peu d’eux-mêmes » dans ce qu’ils écrivaient ; dans le sens où l’acte de réécriture devenait révélateur d’identité sociale, voire même individuelle.

Mais toute activité de réécriture serait-elle révélatrice d’identité ?

Ce questionnement nous a menés vers un élargissement du processus de réécriture : d’autres ateliers ont été organisés et une scène de cette même pièce a été soumise à une réécriture, et ce par des groupes d’étudiants de différentes universités et de différents départements (Des étudiants de langue française à l’Université de Sétif-Algérie-, des étudiants en sciences du langage à l’Université de Béjaià-Algérie-, des étudiants en sciences du langage de l’Université de Franche-Comté-France- ) ainsi que par des artistes qui ont accepté volontiers de contribuer à cette étude (un groupe de slameurs algériens, Hajar Bali-dramaturge algérienne-, Mariette Navaro-dramaturge française-, Guillemette Grobon-dramaturge française-).

Les interactions langagières, issues de toutes ces tentatives de réécriture, ont été enregistrées. Et Ainsi, le processus de production a constitué, au même titre que le produit conçu, un échantillon d’analyse fondamental à l’étude que nous avons menée.

Et c’est ainsi que cette collecte de données, dans une visée d’analyse du processus de réécriture, nous a permis d’être face à la variation sous différents plans : la variation diachronique (entre une œuvre du XVIIIe siècle et sa réécriture aujourd’hui), la variation diastratique/diatopique (entre une scène réécrite par des étudiants de différents départements, de différentes villes et de différents pays donc de différentes cultures, de différentes langues et de style de vie différent), la variation diamésique/diaphasique (entre la production orale et la production écrite à travers les différents ateliers et selon différentes situations) et la variation stylistique (entre poètes et dramaturges). Et c’est ainsi que nous nous sommes retrouvés face à plusieurs sortes de variations découlant d’une même source.

Ces variations nous ont permis d’élaborer des questionnements : Dire autrement, serait-ce dire autre chose ? Varier ses dires, serait-ce juste user de correspondances linguistiques ? Ou serait-ce dévoiler une appartenance ? Révéler une identité ? Que dit une variation ?

Ces variations altèrent-elles le sens ? Qu’entraînent-elles ? Jusqu’où peuvent-elles mener ?

Que dit une variation ?

Afin de répondre à ces questionnements, nous nous appuierons sur les théories de Françoise Gadet qui stipule qu’il y a une liaison intrinsèque entre le système de la langue et la société, entre la variation langagière et la variation sociale, ce qui est d’ailleurs au centre de l’étude labovienne. A ce propos, Françoise Gadet décrit les travaux de Labov en ces termes : « Comprendre un changement suppose de pouvoir établir une relation entre la part de l’interne (système) et celle de l’externe (société) » (Gadet, 1992 : 8). Et alors que Blanchet ne mentionne que la variété géographique, sociale, diachronique et ethnique, Françoise Gadet en fait un classement plus large. Afin d’expliciter ce classement, nous avons élaboré le schéma détaillé suivant :

Image 10000201000003D80000019C6D001CA6.png

Mais une variation peut en inclure une autre : une variation diachronique peut aussi être stylistique, une variation peut être diamésique et diastratique à la fois.

Et comme la variation relève du phonique, du lexique ou du syntaxique, l’on parle de variation phonique, lexicale ou syntaxique. Selon Françoise Gadet, « les phénomènes variables les plus saillants relèvent du phonique (surtout prosodie) et du lexical, et dans une moindre mesure de la morphologie et de la syntaxe » (Gadet, 2007 : 63). Lorsque la variation est diachronique et a trait à une époque reculée, il est clair que les éléments de comparaison manquent et que l’étude de la variation phonique est presque impossible, ce qui nous entraîne à analyser plus profondément les variations lexicale, morphologique et syntaxique qui peuvent s’avérer encore plus saillantes.

Varier, c’est indiquer- ou même revendiquer- son appartenance à une époque, à un lieu géographique, à une classe sociale, à une communauté, à un groupe particulier ou autre. La variation indique une appartenance communautaire, groupale ou même individuelle.

Que dit une réécriture ?

La réécriture c’est le fait de réécrire et « réécrire disent les dictionnaires1, c’est écrire ou rédiger de nouveau ce qui est déjà écrit, en modifiant, à la différence de copier » (Domino, 1984 : 14).

Réécrire implique donc nécessairement des modifications. Et ce sont ces modifications que nous tenterons de mettre en exergue tout au long de notre travail d’analyse. Mais n’omettons pas de souligner que « cette acception de réécrire suggère un rapport entre le texte premier et le texte second qui instaure un dialogue entre les deux textes : réécrire n’est pas seulement changer un texte en un autre, c’est les échanger, comme il se dit de la correspondance » (Domino, 1984 : 15).

Ainsi, tout au long de notre travail, nos textes devront communiquer, correspondre, être reliés.

La réécriture a précisément cette acceptation : une forme d’écriture qui supplante une autre forme d’écriture, ou plus exactement, une écriture seconde qui découle -ou émane- d’une écriture première. Mais « supplanter » attribuerait un trait de supériorité à l’écriture seconde ; « découler » et « émaner », eux, attribueraient un trait de supériorité à l’écriture première ; et il est clair que notre travail ne consiste nullement à souligner une quelconque supériorité ou infériorité à telle ou à telle variante. Et c’est ainsi que nous avons jugé indispensable d’emprunter l’expression de Maurice Domino : « écriture sur écriture ». Une expression qui a le sens de « réécriture » ou plus exactement d’écriture qui suit une autre écriture (Domino, 1984 : 16). Jean PEYTARD, lui, associe « réécrire » à dire autrement, faire autrement, altérer2. L’altération et la réécriture sont donc indissociables. Réécrire un texte c’est donc le dire autrement, le rendre autre.

Ainsi, les constructions langagières de notre texte second – réécrit- doivent donc être minutieusement analysées, et ce au même titre que les constructions langagières du texte premier. Dans le cadre de notre travail, le texte source -l’hypotexte- est « Les Folies Amoureuses » de Regnard, les textes d’arrivée – les hypertextes- que nous avons choisis d’exposer dans cet article sont : « Les Folies Amoureuses 1 » des « Rebeugnards » (c’est ainsi que se sont baptisés nos étudiants en Traduction à l’Université de Sétif-Algérie- ) / « Les Folies Amoureuses 2 » des étudiants en langue et littérature françaises à l’Université de Sétif-Algérie-/ « Les Folies Amoureuses 3 » des étudiants en sciences du langage à l’Université de Béjaià-Algérie-/ « Les Folies Amoureuses 4 » des étudiants en sciences du langage de l’Université de Franche-Comté-France-/ « Les Folies Amoureuses 5 » des « Réincarnation », un groupe de slameurs sétifiens-Algérie- .

Les Folies Amoureuses entre hier et aujourd’hui, entre ici et ailleurs 

Nous avons choisi de mettre en relief quelques unités significatives révélatrices d’un inconscient voire d’un imaginaire collectif :

Texte source

Textes d’arrivée

Commentaire

Ecriture de Regnard

Réécrituredes Rebeugn-ards

-1-

Réécriture des étudiants de Sétif

-2-

Réécriture des étudiants de Bejaia

-3-

Réécriture des étudiants de Besançon

-4-

Réécriture des Slameurs

-5-

soupirer plus que respirer

pomper l’air

souffrir

s’étouffer

s’ennuyer

ne plus arriver à respirer

+ ne faire que soupirer

-dans le texte d’arrivée 5, le verbe soupirer est repris tel qu’il est et est précédé de ne faire que, manière de préciser qu’il s’agit d’une action continuelle sans aucune alternance possible ; l’expression est d’ailleurs précédée de ne plus arriver à respirer, ce qui explique l’impossibilité de respirer et l’alternative du soupir -soulignons que le verbe respirer est repris du texte source et est précédé de ne plus arriver à : s’il est dit dans le texte source qu’il y a une alternance entre la respiration et le soupir avec plus de propension pour le soupir, dans le texte d’arrivée 5, la respiration est définitivement exclue afin de laisser place au soupir.

-dans les textes d’arrivée 2, 4, le soupir est associé à ses causes, el l’occurrence la souffrance et l’ennui : sens potentiellement véhiculés par le texte source.

-dans les textes d’arrivée 1, 3, le soupir est associé à un état d’asphyxie ou d’étouffement ainsi tout comme dans le texte source, il y a une référence à une souffrance intérieure évoquée à travers une respiration étouffée : le rapport mal-être/air est repris dans les réécriture à travers un verbe qui a le sens de s’asphyxier et qui connote l’oppression (s’étouffer) et à travers une expression (pomper l’air) qui a étymologiquement le sens de s’asphyxier et connote et qui connote la gêne et le bouleversement.

joug du mariage

/

/

bonheur du mariage

/

plaisir du mariage

-le joug désigne métaphoriquement la domination et la soumission, cette symbolique n’est pas saisie, ce qui explique l’absence de substitution dans les textes d’arrivée 1, 2, 4.

-dans les textes d’arrivée 3, 5, les substituts ne sont dus qu’à une association d’idées : le fait que mariage soit complément du nom joug, implique un rapport direct entre les deux ; ainsi les étudiants – sans saisir le sens de joug- se sont contenter de trouver des substituts qui pourraient s’associer au mariage : le choix s’est porté sur mariage et plaisir, ce qui est à l’opposé du joug.

-aimable

-fraîche

belle

-jolie

-fraîche

belle

une bombe

-aimable signifie « qui mérite d’être aimée », et ce, dans un sens vieilli, en raison de sa conformité à l’idéal moral ou physique d’une société donnée. Fraiche signifie « qui donne une impression agréable de vie, de jeunesse, de santé ». Dans les textes d’arrivée 1, 4, les deux signifiants laissent place à un seul signifiant : être belle, serait, d’après ces réécritures, donner cette impression de vie et de jeunesse d’un côté et être d’un autre côté conforme à l’idéal de la société, cette conformité nous donnerait même accès un mérite, celui de l’amour. Ce choix connote un idéal de la femme et de l’amour et nous met face à la représentation mentale des étudiants pour qui l’amour est justement associé à la beauté. Ce signifiant reflète donc un imaginaire collectif ou individuel.

-dans le texte d’arrivée 3, la notion de fraicheur est conservée, seule celle de l’amabilité est remplacée par la joliesse. Ainsi, l’amour et l’aspect physique sont encore une fois rattachés.

-dans le texte d’arrivée 5, l’adjectif laisse place à un nom argotique du français contemporain usité pour désigner une belle femme, voire celle qui peut susciter le désir sexuel. Si le sens d’aimable est vieilli, le sens de bombe est contemporain et n’est pas reproduit dans les dictionnaires de langue. La beauté de la femme est encore une fois au premier rang ; l’amour, lui, laisse place implicitement à un appel au sexe.

-dans le texte d’arrivée 2, aucune notion n’est reprise, et aucune notion ci-dessous ne sera reprise, car lors de la réécriture, les étudiants ont résumé toutes les répliques en une seule -seul un énoncé résume toute la situation- sans qu’ils puissent pour autant évoquer les détails : il y a une divergence totale entre vous : âge, esprit, comportement…enfin le tout. Cet énoncé résume donc la divergence des traits physiques et moraux d’Agathe et Albert qui sont détaillés dans le texte source ainsi que dans les autres textes d’arrivée.

tous damoiseaux

aucun Don juan

/

quiconque

des beaux gosses

connards

+

gars musclés, baraqués

-damoiseaux désigne, dans le texte source, les soupirants d’Agathe. Ce substantif avait le sens de « jeune gentilhomme » au moyen âge ; il pourrait aujourd’hui avoir le sens de « homme qui fait le galant, qui est empressé auprès des femmes » ou de « homme distingué », il pourrait aussi vouloir dire soupirant ou amoureux.

-dans le texte d’arrivée 1, Don juan supplante damoiseau et l’adjectif indéfini aucun supplante l’adjectif tous. Si les sens des deux adjectifs s’opposent, le message que transmettent les deux textes, excepté certaines nuances, est le même : Albert voudrait éloigner les soupirants d’Agathe, qu’il puisse dire qu’il souhaiterait les éloigner tous ou qu’il ne souhaiterait en voir aucun, le contenu sémantique est le même. Mais Don juan, en dehors de la référence au personnage littéraire, a le sens de « séducteur, le plus souvent libertin et sans scrupules ». Dans ce texte d’arrivée, Albert a une vision encore plus négative des soupirants d’Agathe. Ainsi du texte source au texte d’arrivée 1, le jugement de valeur est plus négatif et l’expression est plus formelle.

-dans le texte d’arrivée 2, l’information n’est ni reprise, ni reproduite soit pour des raisons d’incompréhension –damoiseau n’est plus usité aujourd’hui et son sens est par conséquent méconnu- soit par jugement d’inutilité de l’information.

-dans le texte d’arrivée 3, le pronom relatif indéfini qui supplante le substantif en question est moins précis et ne véhicule pas d’informations sur les soupirants : cela est dû soit à une non-compréhension du substantif vieilli soit à non-compréhension du jugement de valeurs véhiculé ; ainsi, le vague et l’indéfini deviennent des échappatoires de réécriture. Cependant, l’emploi de ce pronom indéfini, comme ce fut le cas pour l’adjectif indéfini dans le texte d’arrivée 1, attribue à l’énoncé un caractère plus formel que dans le texte source.

-dans le texte d’arrivée 4, Albert qualifie les soupirants d’Agathe de beaux gosses. L’image véhiculée est positive et c’est l’aspect physique qui est souligné : un damoiseau est perçu comme un être beau. Cette interprétation est due au fait que l’apparence physique d’Albert ait été largement critiquée, dans les énoncés précédents. Ainsi, les soupirants d’Agathe, évoqués par Albert, ne pouvaient qu’être ses opposés, et par conséquent des beaux gosses.

-dans le texte d’arrivée 5, l’image que véhicule damoiseau s’avère être négative. Ce substantif est supplanté par un autre qui exprime la stupidité et la bêtise et est suivi par un autre – substantif + deux adjectifs- qui met en avant – encore une fois- l’aspect physique et plus précisément l’apparence corporelle musclée- . Ainsi, comme dans le texte d’arrivée 4, cette interprétation est due au fait que l’apparence physique d’Albert ait été largement critiquée, dans les énoncés précédents et que les soupirants d’Agathe ne pouvaient que s’opposer physiquement à Albert. Le fait de souligner d’un côté la stupidité des soupirants et d’un autre côté leur belle apparence est un procédé emprunté par Albert pour dire que si son apparence ne séduit pas, il possède au moins ce que les autres ne possèdent pas, en l’occurrence l’intelligence : cette interprétation est bien entendu celle qu’on peut déduire de cette réécriture. Cependant, il est à préciser aussi que l’apparition de deux substantifs afin d’en supplanter un seul serait dû à ce fait : dans ce texte, gars musclé, baraqués supplante tous damoiseaux alors que connards supplante dangereux appas. Les appas sont « ce qui attire » ou « ce qui excite le désir » ; dans le texte source, cela renvoie aux atouts physiques d’Agathe-mentionnés dans les énoncés précédents- jugés comme dangereux, car ils pourraient attirer d’éventuels soupirants. Ainsi l’incompréhension du substantif appas – aucun texte d’arrivée ne reprend d’ailleurs ce substantif pour des raisons d’incompréhension- et la présence de l’adjectif dangereux ont engendré une association avec l’énoncé qui évoque les damoiseaux. Ainsi, le substantif appas a été perçu comme une qualification à valeur négative des soupirants – et ce, à cause de l’adjectif dangereux- et le substantif damoiseaux a été perçu comme une qualification à valeur positive et ayant trait au physique. La non-compréhension des substantifs vieillis peut entrainer- à partir des signifiants qui juxtaposent le signifiant en question- des interprétations déductives erronées. Précisons que les substantifs employés dans ce texte d’arrivée sont familiers ; ceci constitue à présent l’un des principaux traits caractéristiques de cette réécriture.

t’aiguillon-ne

me brûle

/

/

/

/

-aiguillonner a le sens de stimuler, inciter, il a aussi le sens de s’exciter ou de s’encourager lorsqu’il est employé à la forme pronominale. Ce verbe, d’après le contexte du texte source, exprime le sentiment amoureux : l’amour qui aiguillonne Agathe. Dans le texte d’arrivée 1, ce verbe laisse place au verbe brûler qui a le sens de éprouver en manifestant un désir intense. Le désir et l’incitation sont des traits sémiques communs aux deux verbes. Mais le verbe brûler souligne ici l’amour qu’éprouve Albert pour Agathe- et non Agathe pour Albert comme ce fut dans le texte source- : la situation est donc inversée. La réécriture peut engendrer une inversion de situation même si les signifiés sont préalablement saisis.

-dans les autres textes d’arrivée, le contexte est saisi et est réécrit sans que le verbe aiguillonner ne soit repris : ceci pourrait être dû à une méconnaissance d’un signifiant non usité aujourd’hui. Cette méconnaissance n’influe pas sur la compréhension du contexte vu que la déclaration – telle qu’elle est énoncée dans le texte source- est reproduite dans les textes d’arrivée 4, 5. Cependant, dans les textes d’arrivée 2, 3 – tout comme nous l’avions souligné dans le texte d’arrivée 2- la situation est inversée : l’amour énoncé par Albert dans ces textes d’arrivée est celui qu’il éprouve pour Agathe et non celui qu’éprouve Agathe pour Albert, comme c’est le cas dans le texte source. La réécriture peut engendrer une inversion de situation si les signifiés ne sont pas préalablement saisis.

si haut

tout bas

/

avec indiscrétion

/

haut et fort

-l’adjectif, précédé d’un adverbe est remplacé par un autre adjectif précédé d’un adverbe, dans le texte d’arrivée 1. Si les sens des adverbes se rejoignent, les sens des adjectifs s’y opposent totalement. Mais cette opposition n’altère en aucun cas le sens global de l’énoncé source vu que ce dernier compte une négation, non reprise dans l’énoncé d’arrivée, qui, lui, est une affirmation. Ainsi, l’affirmation de l’énoncé source a entrainé, dans le but de garder le même sens, un adjectif opposé.

-dans le texte d’arrivée 5, l’adjectif est conservé, mais est suivi d’un autre adjectif qui l’appuie au même titre que l’adverbe qui précède l’adjectif dans le texte source. La succession de ces deux adjectifs est si fréquente en langue qu’on pourrait aller jusqu’à parler d’expression idiomatique.

-dans le texte d’arrivée 3, nous constatons que l’adjectif est supplanté par une locution prépositionnelle et alors que l’adjectif qualifie le ton, la locution met l’accent sur l’intention. Ainsi, le fait d’avouer ses sentiments est considéré comme étant une indiscrétion – à moins que le recours à cette notion ne soit qu’un lien établi avec ce qui a précédé : la discrétion étant précédemment mentionnée.

-aimable

-fraîche

belle

-jolie

-fraîche

belle

une bombe

-aimable signifie « qui mérite d’être aimée », et ce, dans un sens vieilli, en raison de sa conformité à l’idéal moral ou physique d’une société donnée. Fraiche signifie « qui donne une impression agréable de vie, de jeunesse, de santé ». Dans les textes d’arrivée 1, 4, les deux signifiants laissent place à un seul signifiant : être belle, serait, d’après ces réécritures, donner cette impression de vie et de jeunesse d’un côté et être d’un autre côté conforme à l’idéal de la société, cette conformité nous donnerait même accès un mérite, celui de l’amour. Ce choix connote un idéal de la femme et de l’amour et nous met face à la représentation mentale des étudiants pour qui l’amour est justement associé à la beauté. Ce signifiant reflète donc un imaginaire collectif ou individuel.

-dans le texte d’arrivée 3, la notion de fraicheur est conservé, seule celle de l’amabilité est remplacée par la joliesse. Ainsi, l’amour et l’aspect physique sont encore une fois rattachés.

-dans le texte d’arrivée 5, l’adjectif laisse place à un nom argotique du français contemporain usité pour désigner une belle femme, voire celle qui peut susciter le désir sexuel. Si le sens d’aimable est vieilli, le sens de bombe est contemporain et n’est pas reproduit dans les dictionnaires de langue. La beauté de la femme est encore une fois au premier rang ; l’amour, lui, laisse place implicitement à un appel au sexe.

-dans le texte d’arrivée 2, aucune notion n’est reprise, et aucune notion ci-dessous ne sera reprise, car lors de la réécriture, les étudiants ont résumé toutes les répliques en une seule -seul un énoncé résume toute la situation- sans qu’ils puissent pour autant évoquer les détails : il y a une divergence totale entre vous : âge, esprit, comportement…enfin le tout. Cet énoncé résume donc la divergence des traits physiques et moraux d’Agathe et Albert qui sont détaillés dans le texte source ainsi que dans les autres textes d’arrivée.

marchons

marchez

/

marchez

avance

marche derrière moi

-trois textes d’arrivée reprennent le même verbe ; le texte d’arrivée 4 reprend un synonyme approximatif du verbe en question alors que le texte d’arrivée 5 mentionne une précision non suggérée dans le texte source : l’ajout d’un adverbe suivi d’un pronom personnel qui donne plus de précision à l’action ; cette précision a cependant une connotation péjorative et révèle un imaginaire collectif -l’homme demande à la femme de le suivre, de marcher derrière lui : une sorte de supériorité/infériorité homme/femme-.

Conclusion

Ces exemples, additionnés à d’autres que nous avons analysés dans une recherche plus avancée, nous ont permis de déceler des particularités, lors du passage du texte source aux textes d’arrivée :

-La synonymie approximative peut engendrer des nuances sémantiques qui peuvent altérer le sens véhiculé par le texte source.

-Du texte source aux textes d’arrivée, l’expression peut être plus formelle et le jugement de valeur amoindri –ou accentué- : cet écart de valeur peut altérer le texte source.

-La non-compréhension engendre l’approximatif –suite à une déduction contextuelle- ou même l’indéfini.

-L’un des principaux traits de cette variation est l’emploi des substituts familiers –ou des substituts puisés dans une langue maternelle autre que celle du texte source- .

-Certains substituts sont le résultat d’une représentation mentale, ce qui reflète un imaginaire collectif voire même individuel.

Cette analyse nous a permis de concevoir la variation comme étant le résultat d’une interchangeabilité d’éléments linguistiques en vue d’une intercompréhension, comme étant une marque identitaire sociale/ individuelle, mais aussi comme étant un acte d’appropriation d’une langue.

1 L’auteur désigne par « dictionnaires » : Littré, Robert et Petit Robert, le dictionnaire des mots nouveaux de Pierre Gilbert (Hachette-Tchou 1971).

2 Pour plus de détails, voir PEYTARD, Jean, « Réécriture, et personnage du traducteur dans les chroniques italiennes » in SEMEN 3, La réécriture du

BOYER, Henri, De l’autre côté du discours, recherches sur les représentations communautaires, Paris, L’Harmattan, 2003.

BOYER, Henri (dir.), Stéréotypage et stéréotypes : fonctionnements ordinaires et mises en scène, Tome 2, Identité(s), Paris, L’Harmattan, 2007.

BOYER, Henri (dir.), Stéréotypage et stéréotypes : fonctionnements ordinaires et mises en scène, Tome 4, Langue(s), Discours, Paris, L’Harmattan, 2007.

BULOT, Thierry, VESCHAMBRE, Vincent, (dirs), Mots, traces et marques-Dimensions spatiales et linguistique de la mémoire urbaine, Paris, L’Harmattan, 2006.

BULOT, Thierry (dir.), Formes et normes sociolinguistiques -Ségrégations et discriminations urbaine, Paris, L’Harmattan, 2009.

DOMINO, Maurice, « La réécriture du texte littéraire. Mythe et réécriture » in SEMEN 3, La réécriture du texte littéraire, Besançon, Groupe de Recherche en Linguistique et sémiotique (GRELIS), 1984, pp. 13-66.

GADET, Françoise, Variation et hétérogénéité in : Langages, 26e année, n° 108, 1992, pp. 5-15.

GADET Françoise, La variation, plus qu’une écume, in : Langue française. N° 115, 1997, pp. 5-18.

GADET, Françoise, La variation sociale en français, Paris, Editions Ophrys, Collection L’Essentiel Français, 2007.

PEYTARD, Jean, « Réécriture, et personnage du traducteur dans les chroniques italiennes » in SEMEN 3, La réécriture du texte littéraire, Besançon, Groupe de Recherche en Linguistique et sémiotique (GRELIS), 1984, pp. 67-98.

WALTER, Henriette, Le français dans tous les sens, Paris, Editions Robert Laffont, Collection Le livre de poche, 1988.

1 L’auteur désigne par « dictionnaires » : Littré, Robert et Petit Robert, le dictionnaire des mots nouveaux de Pierre Gilbert (Hachette-Tchou 1971).

2 Pour plus de détails, voir PEYTARD, Jean, « Réécriture, et personnage du traducteur dans les chroniques italiennes » in SEMEN 3, La réécriture du texte littéraire, Besançon, Groupe de Recherche en Linguistique et sémiotique (GRELIS), 1984, pp.70-71

Randa EL-KOLLI

Université de Sétif

© 2017 Aleph, langues, médias et sociétés