Une colonisation pour un coup d'éventail

Bouaziz Dalila

Référence(s) :

Mahmoud Bacha Mohamed, Le prétexte du coup d’éventail 1827 Ou prise de la Régence d’Alger : récit d’un indigène, éd. revue et rajoutée, Alger, El-Amel, 2010, 231 p.

ISBN 978-9947-30-047-3

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Madame Bouaziz Daila prépare actuellement un doctorat portant sur la circulation de l'écrit scientifique sous la direction de Monsieur Djamel Zenati et de Monsieur Rabah Allahoum

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Bouaziz Dalila, « Une colonisation pour un coup d'éventail », Aleph [En ligne], 1 | 2014, mis en ligne le 25 juin 2015, consulté le 20 janvier 2018. URL : http://aleph-alger2.edinum.org/773

Mahmoud Bacha Mohamed, né le 29 mars 1940 au n° 3 de l’Impasse de la grenade (aujourd’hui — Chaouchi Mohamed), Zenket Bouakacha, à la Casbah d’Alger. Ancien détenu, incarcéré à l’âge de 18 ans, à la prison civile d’Alger (Serkadji) pour : « association de malfaiteurs, atteinte à la sécurité extérieure de l’État et détention illégale d’armes de guerre », ainsi que « d’avoir entrepris par quelque moyen que ce soit de porter atteinte à l’intégrité du territoire français ou de soustraire à l’autorité de la France une partie des territoires sur lesquels cette autorité s’exerce ». À sa sortie de prison, il fut détenu au centre de transit et d’internement de Beni-Messous puis transféré aux divers camps de concentration par décision administrative.

À la veille de l'expédition d'Alger, certains historiens disaient que la France n'avait pas de « grands Desseins » à conquérir l'Algérie, encore moins à la coloniser, mais à défendre son honneur bafoué par le Dey d'Alger, mais d’après l’auteur, Mahmoud Bacha Mohamed quelques évènements pourraient certainement les contredire, entre autres : En 1808, l'Empereur de France, Napoléon Bonaparte, n'avait-il pas envoyé en Algérie, le capitaine du génie militaire Boutin, pour étudier dans les moindres détails les possibilités d'un éventuel débarquement ? N’avait-il pas exigé de Boutin, des renseignements sûrs et sans aucune équivoque ? À la fin de sa mission, et de par le corps d'armée qu'il représente (génie militaire), le capitaine Boutin n'avait-il pas rédigé un rapport circonstancié contenant une ample moisson de notes et de croquis dont la richesse et l'exactitude dépassaient l'entendement d'où son Empereur eut toutes les précisions qu'il exigeait pour une conquête ? Le rapport fournit par Boutin, reproduit et distribué aux officiers de l'armée coloniale ne leur servait-il pas mieux qu'une carte d'état-major, lors du débarquement à Sidi-Fredj, un certain 14 juin 1830 ? En 1824, la France ne disait-elle pas : « Ce royaume d'Alger ne sera pas seulement une conquête, ce sera une colonie » ? En 1848, conquise, l'Algérie ne fut-elle pas proclamée et divisée en trois départements français jusqu'à son indépendance en 1962 ? Ainsi sans nous contredire, depuis l'époque du Roi Louis XIV, en 1663, la France avait déjà bel et bien de « Grands Desseins » et ambitions à conquérir et à coloniser l'Algérie. Elle n'attendait qu'un prétexte.

Tous les peuples ont leurs histoires qu'ils doivent connaître. Sans aucun doute, la méditation sur le passé historique d’un pays et la réactivation de la mémoire d’un peuple, ont toujours aidé à contrôler le présent et à projeter l’avenir du pays et de son peuple. Le passé corrige le présent et le présent prévoit l’avenir. C’est de ce principe que l’auteur essaye dans son ouvrage d’apporter un éclairage sur la présence française en Algérie, il a choisi de mettre l’accent sur le passé des Algériens, il s’agit de remémorer le cours de cette histoire, allant des ambitions aux préparations de l’expédition ; de la conquête à la colonisation ; au vécu du peuple algérien durant cette époque coloniale.

Cet ouvrage comprend sept chapitres qui retracent les causes alléguées par la France, pour camoufler les raisons véritables de son expédition sur Alger et sa colonisation de l’Algérie. L’auteur à fait le tour d’horizon de la question, puisqu’il a commencé son livre en toute objectivité par citer des faits qui démontrent les vraies raisons de cette colonisation Bien avant 1830, ou quatre puissances européennes : la France, l’Angleterre, l’Espagne et le Portugal se disputaient la maîtrise des mers, les comptoirs commerciaux et les colonies. Les trois dernières puissances avaient fini par fonder des empires de peuplement et d’expression.

Après s’être installés en Asie, dans les deux Amérique, en Afrique, les Français furent contraints de céder les plus importantes de leurs possessions. Depuis les défaites de Louis XV (1710-1774) et la perte de Canada (1763) ; la révolte et l’indépendance de Saint-Domingue ; la vente de la Louisiane aux États-Unis (1803) ; et enfin, depuis le second traité de Paris (1814), la France n’avait pratiquement plus d’empire colonial. Ses possessions d’outre-mer étaient passées en d’autres mains. Du grand domaine, il ne lui restait en 1830, que quelques colonies : Guadeloupe en Amérique ; l’île de Bourbon dans l’océan indien ; les cinq comptoirs de l’Inde en Asie et, quelques établissements au Sénégal et à Madagascar en Afrique.

Devant l’expansion et la prospérité commerciale de l’Europe, la France ne pouvait demeurer dans un cadre réduit par ces échecs successifs. Les rivalités qui l’opposaient aux autres puissances européennes, expliquent, par elles seules les actes colonialistes du capitalisme français. La pensée dominante de ce dernier fut la reconstitution d’un grand empire et la création de colonies qui seraient non seulement de vastes marchés de consommation et une source de matières premières nécessaires à son industrie mais aussi des « terres d’expression et de race française ». De cette pensée dominante, et sans se préoccuper outre mesure des conditions démographiques et humaines de l’Algérie, ni prendre en considération sa civilisation et sa haute personnalité, la bourgeoisie française jeta son dévolu sur cette nation pour en faire une colonie de peuplement et créer une « province de sang français ».

Par sa puissante force maritime, l’Algérie avait réussi à étendre son influence et faire reconnaître sa souveraineté sur tous les pays européens ayant des débouchés sur le pourtour de la mer Méditerranée. Alger leur imposait des impôts et taxes pour le simple passage de leurs navires par cette mer. Par conséquent, devenue une menace constante et un danger permanent pour l’Europe, Alger devint pour la politique européenne un objectif qu’il fallait absolument détruire. Partant de là, les états européens arrivèrent à exposer la question algérienne au cours de leurs congrès.

Après l’avoir évoquée en 1815, au congrès de Vienne, elle fut exposée de façon claire lors du congrès d’Aix la Chapelle en 1818. À cette époque, la position de l’Algérie était enviée par les Européens, ce qui a engendré une sorte de rivalité entre eux pour savoir qui allait en bénéficier. C’est finalement la France, qui faisait partie de la collision lors de la destruction de la flotte algérienne à la bataille de Navarin en 1827, qui a obtenu gain de cause avec la bénédiction des états européens pour lancer une expédition et occuper l’Algérie. Ainsi, les souhaits de la France s’exauçaient, elle rêvait depuis 1663 de conquérir l’Algérie et d’assurer son contrôle du bassin méditerranéen, sa politique consistait à affirmer en toutes circonstances sa souveraineté et mépriser les Barbaresques.

En 1808, Napoléon Bonaparte (1769-1821), empereur des Français (de 1804 à 1815), n’ayant aucun renseignement précis sur Alger, dépêcha sur place un espion nommé Vincent Yves Boutin (1772-1815), afin de réunir et lui rendre compte de tous les renseignements les plus utiles, pour une éventuelle expédition concernant le recensement des forteresses et les moyens de défense de la Régence d’Alger, de leurs positions, de l’état d’esprit des populations…, Boutin en prit acte, et son empereur trouva dans ce rapport circonstancié, toutes les précisions qu’il exigeait, et plus puisque son espion lui annexa à ce rapport un plan détaillé de la ville d’Alger, il portait son choix sur la baie de Sidi Frédj, à quelques lieux à l’ouest d’Alger. Le ministère de la guerre français établissait un rapport circonstancié relatif à l’historique, aux statistiques et à la topographie de l’Algérie. En 1830, lors du départ de l’expédition, l’état-major français remettra au général de Bourmont commandant en chef du corps expéditionnaire, ainsi qu’à ses officiers, des exemplaires de ce rapport pour faciliter leur conquête.

Les multiples expéditions faites par les Européens contre l’Algérie, ont eu pour objectif le besoin vital à l’extension de la religion chrétienne d’une part, et d’autre part à l’élargissement de leurs actions politiques et économiques. En projetant cette expédition, la France ne défendait pas seulement sa prétendue dignité bafouée, mais ses intérêts et ceux de l’Europe chrétienne. Elle se sentait investie d’une mission de protection du catholicisme et la victoire sur l’Algérie était considérée comme une victoire du christianisme sur l’islam. Le ministre de la guerre, Clermont Tonnerre (1779-1865) ordonna au général Loverdo de ne s’arrêter à aucune pensée : « Au nom des traditions sacrées, le projet d’expédition fut repris à son compte par Clermont Tonnerre, finalement converti. Le pieux défenseur du trône et de l’autel invitait le fils de Saint-Louis à venger à la fois la religion, l’humanité et ses propres injures. Après avoir légitimé l’entreprise, il indiquait les moyens pratiques de la réaliser par un débarquement à Sidi Ferruch… Croisade et gloire du roi suffisent à justifier la conquête ».

Selon Mahmoud Bacha Mohamed, aux approches de 1830 les historiens prétendaient que la France ne songeait à aucun agrandissement de son territoire du fait qu’au parlement français la conquête d’Alger est nettement impopulaire, que la France sort à peine des guerres, de la révolution et de l’empire qui l’ont épuisée. À la même époque par contre, d’autres historiens avançaient, que le roi Charles X avait engagé la France dans une guerre contre Alger, afin de donner du prestige à son gouvernement et de lui faciliter un coup d’État contre les libertés publiques. Ce qui n’empêchait le gouvernement français de réaliser le projet qu’il avait médité après la capitulation d’Alger, et il crut pouvoir ainsi exploiter sans retard sa victoire. Les prévisions du gouvernement de Charles X à l’égard de la politique libérale de la France ont déterminé son action algérienne et, étaient aussi vives en 1827 (date du coup d’éventail), qu’en 1830 (lors de l’expédition d’Alger).

Depuis1827, année de la défaite à Navarin des forces navales algériennes, les autorités françaises n’ont cessé d’être à l’affût d’un quelconque prétexte pour engager leurs visées, bien que des actes plus graves n’aient pas manqué auparavant, entre autres : l’emprisonnement en1585 de M. Boinneau, et la mise à mort à la bouche d’un canon en 1683 de père Levacher, tous deux consuls de France auprès de la Régence d’Alger. À l’époque la France n’avait pas jugé utile de réagir à ces actes, qui n’avaient vraisemblablement d’aucune importance pour elle, et avait réagi promptement à un prétendu coup d’éventail reçu par Deval, et voyait ainsi son honneur bafoué. La tension franco-algérienne entretenue par les malentendus et les récriminations, se maintiendrait jusqu’à l’agression. Déjà, le général Loverdo présidait une commission chargée d’étudier le projet de l’expédition militaire de 1830 contre la Régence d’Alger.

Le coup d’éventail était un vrai prétexte que la France allait utiliser pour « défendre l’honneur et la dignité de sa nation », ainsi qu’une très bonne occasion pour coloniser l’Algérie durant 132 ans. Cet acte était trop grave pour rester impuni. Comptant sur sa puissance et l’encouragement des pays chrétiens de l’Europe d’une part et d’autre part, sur la médiocrité des moyens militaires dont pouvait à l’époque disposer la Régence d’Alger pour se défendre, la France décida son expédition et sa conquête de l’Algérie. Cette dernière, deviendrait sa plus grande colonie, aussi bien de par sa superficie, par ses richesses, que par la main-d’œuvre « indigène ».

Dire qu’aux environs de 1830, la France était en train de conquérir la première place en Europe grâce aux idées nouvelles et au rajeunissement de la pensée philosophique. C’était l’époque : de Balzac, Stendhal, Victor Hugo, Michelet, Lamartine, Auguste comte… L’hymne de la liberté, de la défense des institutions républicaines, les droits des peuples et de l’individu, la morale sociale étaient sur toutes les scènes de théâtre, dans les livres, dans la presse, dans la rue, enfin tout le monde en parle. À la même période en Algérie, cette France avec le mépris pour les principes qu’elle a enseigné au monde, s’installa dans une guerre odieuse, coloniale, avec la ferme volonté d’usurper un pays et de déposséder ses habitants, Durant toute la colonisation, des atteintes graves et répétées ont été portées aux personnes, aux biens et au culte du vaincu. Le peuple algérien subissait toutes les lois de la force et de l’arbitraire. Il ne dut sa survie qu’à ses valeurs morales, spirituelles et traditionnelles. La France coloniale lui imposa un régime spécial d’injustice, de violence, d’humiliation et de terreur perpétuelle. En Algérie, durant la période coloniale, l’autochtone ne jouissait d’aucune liberté ; pour ce faire, la colonisation lui institua le « code de la matraque » ou code de l’indigénat. Par contre, ce même autochtone était soumis à toutes sortes d’obligations, y compris l’impôt du sang.

L’auteur insiste dans sa conclusion sur le fait que ce qui est présenté dans son ouvrage « récit d’un indigène » n’a d’autre prétention que d’apporter un modeste tribut à l’histoire de la colonisation française en Algérie. Aussi la peine qu’il a prise à le composer témoigne qu’il a cru formellement qu’il devait servir, du fait qu’il a le mérite de révéler certains événements de l’époque, actuellement inconnus.

Bouaziz Dalila

Doctorante LMD. Université Alger 2

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