La réception de la modernité, du multiculturalisme et de l’interculturalité chez Arjun Appadurai

Un enjeu de globalisation1

Jaouad Rouchdi

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Jaouad Rouchdi, « La réception de la modernité, du multiculturalisme et de l’interculturalité chez Arjun Appadurai », Aleph [En ligne], 5 | 2016, mis en ligne le 25 juin 2016, consulté le 20 janvier 2018. URL : http://aleph-alger2.edinum.org/580

La présente communication se propose d’étudier la réception de la modernité, le multiculturalisme et l’interculturalité chez l’anthropologue américain d’origine indienne Arjun Appadurai qui a amorcé une critique méthodique des dimensions culturelles de la globalisation. Notre choix focalisé sur cet auteur se justifie aussi par le fait que ses publications sont fortement présentes dans le monde anglo-saxon, contrairement au monde francophone où l’on remarque la rareté des études qui portent sur ses ouvrages. Au fait, pour établir le lien entre ces axes précédemment cités, nous allons prendre appui sur des approches multiples. Les axes précités seront étudiés conjointement à la théorie de la réception.

Through this study we have treated the question of values and cultural dimensions in the context of globalization in the perspective of the American researcher and anthropologist Arjun Appadurai, whose origin is India. In the course of this study we have treated also a range of themes among them: modernity, cultural diversity and interculturality on the basis of theory of reception in a globalized context. In this same perspective, we have talked of this globalized context in the unprecedented shocking of cultural and dogmatic systems and also its role in creating a big dynamic which leads into fecundating many cultures around the world as well as its role in promoting attractions which produce cultural diversity in the context of globalization. It’s always in the same context, we have pointed out the emergence of powerful movements which oppose the cultural uniformity in the name of universal values and dialogue of cultures.

تطرقنا من خلال هذه الدراسة لمسألة القيم و الأبعاد الثقافية في سياق العولمة من منظور الباحث الأنثروبولوجي الأمريكي ذي الأصل الهندي أرجون أبادوراي. تناولنا خلال هذه الدراسة كذلك مجموعة من التيمات من بينها: الحداثة، التعدد الثقافي والتثاقف باعتماد نظرية التلقي في سياق معولم. في هذا الخضم تحدثنا عن دور هذا السياق المعولم في خلخلة الكثير من الأنساق الثقافية الدغمائية بشكل غير مسبوق وعن دوره كذلك في خلق دينامية كبيرة نتج عنها تخصيب الكثير من الثقافات عبر العالم والترويج لفكرة أهمية التجاذبات المنتجة للتعددية الثقافية في سياق العولمة. في هذا السياق أشرنا إلى بروز حركات قوية تناهض التنميط الثقافي باسم القيم الكونية وحوار الثقافات.

Introduction

Il est à rappeler que Robert Hans Jauss, a fondé sa théorie de la réception sur l’interaction du texte avec le public qui le reçoit. À cela s’ajoute l’importance de l’histoire littéraire dans la constitution des soubassements de la théorie de la réception. Cela du coup, nous ouvre sur une nouvelle esthétique de la production et de la réception. En un sens plus large, il s’agit d’une mise en exergue du texte et du destinataire qui est le lecteur. De ce fait, l’accent est mis sur le dépassement des formes traditionnelles de la réception en dépassant les représentations et les substantialisations figées par la culture. Cela suit effectivement, non seulement les interactions entre le texte et le lecteur, mais entre les cultures, surtout à l’ère de la mondialisation. Dans le domaine des études culturelles, le mot « interaction » gagne de plus en plus en ampleur, car on est situé dans la diversité par excellence. Ainsi plusieurs positionnements et repositionnements s’élaborent et s’opèrent continûment. Ce qui fait de la théorie de la réception une théorie de provocation littéraire et culturelle. Il importe de dire ici que chaque culture porte en elle-même sa propre spécificité qui la distingue des autres cultures, ce qui fait que la mise en relation de ces cultures débouche sur des influences et des inter-influences qui fécondent ce qui est doxatique et dogmatique. Et sur des mises en cause.

Les particularismes culturels à l'épreuve de la mondialisation

Les peuples du monde à l’ère de la mondialisation sont de plus en plus ouverts sur la diversité culturelle, cependant ils sont plus résistants quand il s’agit de domination et d’uniformisation au nom de l’ouverture ou encore au nom du dialogue des cultures. Cette conscience de l’ouverture sur la mondialisation comme le précise Arjun Appadurai, s’accompagne irrémédiablement de la résistance lorsqu’il s’agit d’une tentative, de quelque nature qu’elle soit, visant à dominer les valeurs nationales au nom des valeurs universelles. Il est question ici de placement et d’espacement, dans la mesure où les cultures tiers-mondistes sont conscientes du fait que leurs identités ne peuvent être préservées que dans la préservation de l’unité culturelle tout en étant conscientes de l’étendue culturelle hégémonique qu’imposent les forces dominantes au monde. Il est à souligner ici que la diversité des cultures au monde ne prend son vrai sens que lorsqu’elle reconnaît la différence, sinon elle restera sous une domination camouflée au sein même de cette diversité. De ce point de vue, la diversité culturelle devient l’idéologie du dominant en faisant déplacer la vérité culturelle de l’autre vers la périphérie au moment où il intronise solennellement leur prétendue-vérité au centre. C’est donc à travers la domination culturelle que le dominant impose ses valeurs tant il est vrai, comme le précise le sociologue marocain, Abdelkébir Khatibi, que : « La culture, c’est ce qui perpétue un pays et un peuple » (Khatibi 1993 : 105.) et il n’y a pas pour autant une culture sans conscience d’appartenance à une filiation culturelle. Ce que défend Appadurai, c’est bien cette unité culturelle des peuples et il s’oppose à son morcellement systématique.

La globalisation et l'effacement des différences

Si hybridités il y a, le sens de l’unité est nécessaire pour qu’il y ait une prédisposition à la construction permanente de l’identité sans qu’elle soit ni façonnée ni effacée. C’est vrai qu’il y a toujours des échanges culturels avec l’Occident, toutefois cet Occident tend inlassablement à faire dissiper les traces de l’effacement des autres cultures. Cela s’effectue par des politiques de substitutions qui mèneront vers la ruine des certitudes chez l’autre « le dominé ». La mondialisation, sur ce fond, est une stratégie de domination à long terme. Cela revient à dire que l’interaction culturelle, crée une dynamique hétérogène qui actualise en permanence la conscience de l’identité et de la différence. Cette dynamique d’interaction culturelle que crée la production et la réception de la culture, n’est pas toujours, une machine de domination, mais elle pourrait être, à bien des égards, un moyen de réajustement de l’image qu’on a sur soi, une fécondation de sa propre identité, une conscientisation des individualités, et un outil qui permet de faire sortir l’être des mythes qui l’emprisonne sans en rendre compte. D’où l’importance de « l’anthropologie de l’imaginaire » chez Appadurai.

À travers « La modernité débordée Dimensions culturelles de la globalisation »2, Appadurai met l’accent, entre autres, sur la globalisation, la mondialisation, la modernité, la dislocation et la différence dans l’économie culturelle globale, les paysages ethniques globaux, etc. À propos de la modernité, cet anthropologue américain précise que celle-ci est plus qu’un « projet incomplet » comme le conçoit le philosophe allemand Habermas :« elle est vue comme une nouvelle étape où les grands flux restructurent la vie des sociétés dans l’ensemble de la planète, en particulier le flux migratoire et celui de l’information. Mais où le travail de l’imaginationest devenu central. » (Arjun Appadurai 1996 : 11.)

Ce sont bien là les nouveaux rapports altéritaires qui influent puissamment et de plus en plus sur le paysage culturel mondial. Il est à préciser que la réception de la différence, un certain temps, surtout avant le XVIIIe siècle, se fait avec méfiance. Aux siècles qui vont succéder, elle est reçue plutôt avec un esprit critique. Aujourd’hui la différence véhiculée quotidiennement à travers les mass-médias, devient plus choquante surtout lorsqu’il s’agit d’uniformisation des valeurs nationales au nom de l’universalisation et de la folklorisation de la différence. Il importe de préciser dans ce contexte que le mot « mondialisation » est associé à la thématique des chocs de civilisations. Tandis que « globalisation » est associée à un univers en voie de convergence ou alors engagé dans un processus d’hybridation qui imbrique « racines » et « routes ». Il s’agit au fait, d’un mélange du global et du local alors que la mondialisation est associée à la thématique des chocs de civilisations. (Chaubet 2013 : 63-64.)

En profondeur, tendre à trouver un ancrage dans la diversité épanouissante du monde, s’opère par l’influence et l’inter-influence, mais au-delà de cela, il y a un désir ardent quelque part de dépassement de la stagnation. Il en résulte que la diversité culturelle que cultive la mondialisation-globalisation est la résultante d’une interaction historique hétérogène des cultures. Jauss précise dans ce sens que : « […] les grands chefs-d’œuvre (en tant que textes)3 agiraient comme de véritables substances sur lesquelles le temps et la succession des générations de lecteurs n’auraient pas de prise. »4 (Isabelle Kalinovski 1997 : 155.)

Du coup, la réception des idées et des cultures doit beaucoup, non seulement au temps, mais aussi au désir de changement. Si l’on suppose qu’il y ait une non-réception de la différence, la tradition et l’identité, les valeurs nationales seraient vues comme étant hypostasiées. Le paradoxe qui résulte de la réception des valeurs altéritaires, émane du fait que « la beauté » des valeurs se voit dans leur intemporalité. Autrement dit, en elles-mêmes, alors qu’en vérité c’est bien la dynamique du temps qui fait qu’il y ait du changement au niveau de la réception. Cette dynamique de la réception de l’autre se synthétise dans l’effectuation du changement du regard, la fécondation et l’inter-fécondation. Cela débouche sur la relativisation des valeurs sans effacement de l’essence de la culture qui constitue les vrais soubassements de l’identité. Pratiquement, la condition de l’homme global nécessite une réflexion plus profonde.

Appadurai et la mondialisation

Aux yeux d’Appadurai, le flux culturel issu de la mondialisation est étroitement lié à la richesse de l’imagination chez les différentes communautés du monde. Cette imagination restera un apanage de l’ère postélecronique. Elle restera en outre, un élément central au sein de la modernité débordée d’autant qu’elle est sans conscience régulière. L’auteur distingue dans ce sens entre deux types d’imaginations : l’imagination individuelle et l’imagination collective et il précise que c’est bien cette dernière qui actualise ce présent monde postélectronique. À cet égard, Appadurai souligne que la communication électronique aujourd’hui en tant que moyen d’échange massif, rend la réception de la diversité culturelle plus active et partant plus puissante. Cela effectue des transformations parfois radicales au point que le moderne et le global deviennent au fil du temps deux faces de la même monnaie. ((Isabelle Kalinovski 1997 : 20.) Dans ce sens, la mondialisation crée des sphères de communication diasporiques. La réception de la diversité à l’ère des migrations et de communication massive, vu ce flux de mass-médias, rend la circulation des informations et des idées plus rapide. De cette sorte, ce qui est global est reçu comme étant local. Tout un chacun aujourd’hui, a des amis relevant de plusieurs pays du monde avec lesquels il communique à travers Internet ou un autre moyen de communication. La réception du flux de la diversité, contribue continûment à construire le Je du destinateur (le communicant) en même temps qu’elle construit au quotidien, un projet social d’échanges intercontinentaux. Cette réception active tient à la richesse foisonnante des cultures. Le changement ou encore la transformation de ces cultures est désormais plus rapide, vu la rapidité de circulation des informations et des idées. De cette réception massive de la diversité, résulte un nouvel ordre planétaire dont l’une de ses caractéristiques est : l’instabilité au niveau de la production des subjectivités modernes. (Isabelle Kalinovski 1997 : 20.)

Appadurai et le multiculturalisme

À cet égard, il est pertinent de dire que le multiculturalisme dont parle Appadurai, devrait être un enrichissement de la culture humaine plutôt qu’un enlisement dans des questions relatives à la dichotomie antithétique suivante : valeurs centriques et valeurs périphériques. Selon Appadurai, le multiculturalisme est un ensemble de particularités qui doivent se compléter. Ceci dit, il faut prôner les contextes discursifs plutôt que les contextes conflictuels. Ce qui retient l’attention dans ce même ordre d’idées, c’est que la question du multiculturalisme dans un contexte global est si complexe qu’il n’est pas aisé de lui trouver des réponses définitives et déterminantes. Toujours aux yeux de l’anthropologue et chercheur américain, le principe unificateur de la diversité culturelle foisonnante du monde réside, synthétiquement, dans son pouvoir de dialoguer en vue de trouver une plate-forme commune qui assurera une vraie stabilité. Dans ce contexte, Appadurai s’emploie en autrementiste (Lobatchev 2002 : 29-30) à déjouer les stratégies de domination de la culture occidentale. Surtout que le programme de fonctionnement du dominant consiste à camoufler la vérité au dominé. Bhabha appelle cette stratégie de camouflage de la vérité « le mimétisme ». (Homi k. Bhabha 2007 : 149).

Ce mot reflète en intensité comme en immensité cette idéologie occidentale de domination consistant à inférioriser et à anticiviliser les non occidentaux. Au fil du temps, ce postulat, si l’on ose dire, devient de plus en plus indiscutable aux yeux du colonisateur. Et c’est bien cela qui affûte la conscience subversive et révolutionnaire du dominé (le colonisé). Il importe de préciser ici que, la littérature et les mass-médias occidentaux, sont mobilisés dans ces stratégies de domination. Toujours est-il intéressant de dire que cette idéologie fonctionne en étroite collaboration avec des stratégies politiques et économiques d’où elle tire sa substance vitale pour faire perdurer son pouvoir influentiel. Dans ce sens, comme le confirme d’ailleurs Appadurai, l’influence de la masse, est l’une des principales stratégies sur laquelle focalise le dominant. Qu’il s’agisse du dominant ou du dominé, chacun investit son savoir accumulé sur l’autre. L’un pour dominer, l’autre pour résister. Dans ce contexte, cet anthropologue nous engage propicement à prendre conscience des fins fonds de cet enjeu afin de le dépasser et de préparer à un vrai projectif de cohabitation entre les cultures et en vue de promouvoir l’attractivité productive de la diversité au sein du multiculturalisme. Cela revient à dire qu’il ne faut pas soumettre les stratégies de domination occidentale à des jugements normalisants. La normalisation dans ce sens, est une reconnaissance implicite de la soumission et de l’absence de toute volonté de résistance de la part du dominé. De là, la réception du multiculturalisme chez Appadurai, s’appuie sur la logique du respect mutuel, car c’est bien de cette façon que l’on accueille et l’on reconnaît vraiment la diversité culturelle foisonnante du monde. Aujourd’hui, comme le précise cet auteur, le pouvoir de domination occidentale, passe à travers les moyens d’influence massive, en l’occurrence les mass-médias. Ces derniers sont dotés d’un pouvoir influentiel inégalable en plus de se catégoriser dans ce que Joseph Nye appelle soft power. (Joseph S. Nye 2004 : 1-125.)

La multiplication des voix d’échange problématise les stratégies de domination et prépare, pour ainsi dire, au retour à la normalité dans le rapport interculturel : influentiel/conflictuel.

Toujours dans cette même perspective, il faudrait revenir à l’univers représentationnel véhiculé par le dominant sur le dominé, et ce pour examiner ce que Bhabha appelle « Les polarités de l’intentionnalité » (Homi k. Bhabha 2007 :149) dans le rapport du premier au deuxième. Il n’y a pas de doute, que l’Occident reconnaît la diversité culturelle du monde, mais il cherche à en être le centre. C’est ce qui explique sa focalisation sur les mass-médias en tant que moyen d’influence massive qui fonctionne comme une machine d’infériorisation des non occidentaux et de folklorisation de leur essence culturelle. De ce fait, l’occidentalo-centrisme estimera avoir tout aboli dans la culture de l’autre pour maintenir et faire perdurer son hégémonie. Il n’est pas d’ailleurs étonnant que cette culture hégémonique, comme le souligne Bhabha, à bien des reprises, sur : « […] le stéréotype est à la fois un substitut et une ombre. » ((Homi k. Bhabha 2007 : 143.) Effectivement pour désautoriser les systèmes culturels hégémoniques, il est prioritaire de reconnaître : « un droit à la différence dans l’égalité. » (Etienne Balibar 1994 : 56. Cité par Homi k. Bhabha 2007 : 16.) On comprend bien par là que les inégalités culturelles qui caractérisent le paysage culturel global sont dues à plusieurs facteurs, dont ceux relatifs au pouvoir économique, ethnique, systémique, etc. En s’opposant à toutes les stratégies hégémoniques, le dominé mène un mouvement révisionnaire afin qu’il puisse faire face au dominant et accéder à ce que Bhabha appelle « sécurité panoptique ». À ce propos, il importe de dire qu’on ne peut pas neutraliser les cultures pour faire dominer une autre, en ce sens que celle-ci devient épicentrique. La culture ne s’enrichit que dans sa mise en relation avec d’autres cultures (relationnalité/contextualité). Il importe de dire à cet égard que le concept de l’interculturalisme est : «  l’idée d’un échange fructueux entre différents groupes culturels qui vont enrichir toute la société .»5 (Riccardo Armillei 2015 : 138). Cette mise en relation n’est pas toujours normative dans le contexte de la globalisation, comme le précise Appadurai, à bien des égards, à travers son livre. Au fait, la rapidité de la circulation des textes, des audiences migrantes, etc, génère souvent des situations de tensions de caractère global. Celui-ci perturbe continûment l’horizon d’attente du lecteur en le mettant devant une multitude d’expériences mondiales. De cette sorte, le système de référence du lecteur est incessamment reformulable. Cela, à notre sens, problématise davantage l’expérience que les lecteurs ont du texte diffusé sous forme de papier. La diffusion massive de la culture — textes de tous les genres — à travers un flux exorbitant de mass-médias, permet de créer une nouvelle réalité. Cette fonction sociale consistant à créer une nouvelle réalité, relève des effets de la communication multiculturelle [hybridité]. Parmi ses effets, il y a l’ouverture sur les valeurs universelles : la rationalité, la démocratie, la justice, l’égalité, la liberté, etc. Si donc le citoyen, où il se trouve, n’arrive pas à s’inscrire dans la mondialité, il finit par cesser de trop s’enliser dans les valeurs nationales, ou du moins son rapport à ses propres valeurs serait problématisé sous l’effet du flux médiatique. Cela fait que les pratiques culturelles et l’imagination seront transformées par la « médiation électronique » (Arjun Appadurai 1996 : 25) comme l’appelle Appadurai. Autant dire, le contexte de la globalisation, rend les échanges plus rapides, la modernité plus pratique, et il réduit les distances entre les élites, change profondément les relations entre les producteurs et les consommateurs, etc. Du coup, la différence est exposée à des réélaborations, questionnements, domestication par les différentes formes d’expressions qui deviennent au fil du temps comme des micro-narrations subversives gagnant continûment en envergure. D’où la légitimité de s’interroger : la globalisation serait-elle appréhendée en tant que processus d’homogénéisation culturelle ? Si du moins la culture englobe l’identité d’un peuple, elle est, dans le contexte de la globalisation, le lieu où se problématisent en intensité et en immensité les rapports à Soi et à l’Autre. Toujours dans ce même contexte de la globalisation, l’horizon d’attente de tout lecteur/récepteur sera inévitablement bouleversé. C’est la raison pour laquelle Appadurai précise que : « […] la culture est la dimension infatigable du discours humain qui explore les différences pour créer diverses conceptions de l’identité du groupe. » (Arjun Appadurai 1996 : 29.) La multiplication des récepteurs rend l’interprétation des cultures à la fois plus délicate et plus complexe. Tout un chacun apporte donc sa contribution en fonction de son expérience réceptive de la diversité culturelle que favorise la globalisation. Dans ce sens, le multiculturalisme rend le récepteur plus attentif, plus réceptif et par voie de conséquence plus actif. Le rôle dynamique des récepteurs à l’échelle planétaire doit beaucoup de choses à l’histoire sociale des groupes. Il en ressort que le récepteur à l’ère de la globalisation est en rupture continue avec les structures de la société traditionnelle. Il est à noter que ce n’est pas uniquement les interactions entre les individus et les groupes qui s’intensifient, mais aussi la circulation et la production du savoir. Cette réception de la multiculturalité foisonnante, ou encore la communication de masse, produit des « communautés sans sens de lieu », « des communautés imaginées », « des nationalismes récents », etc. (Meyrowitz 1985. Cité par Arjun Appadurai 1996 : 42.) De cette sorte, le sens traditionnel de culture et d’identité, se clive sous le poids de la production transnationale d’une « nouvelle réalité » et des « nouvelles valeurs ». Pour Appadurai : « la globalisation culturelle ne signifie pas l’homogénéisation de la culture, mais elle inclue l’utilisation d’une variété d’instruments de l’homogénéisation […] » (Arjun Appadurai 1996 : 55.) La principale caractéristique de la culture globale réside dans la mise en confrontation quotidienne et directe de l’identité et de la différence. Si donc l’on ne cesse de parler du triomphe de l’universel, en contrepartie de ceci, la résistance du particulier, ne cesse de se renforcer. Cette nouvelle ère de la modernité, en même temps qu’elle globalise les contacts et les communications tous azimuts, elle installe les individus dans l’instabilité et l’incertitude permanentes. Ainsi, même si l’on ose parler de production des valeurs, celle-ci pour le moins, n’est pas mécanique. Là encore, la production culturelle ne peut pas se passer de ce qui est global. (Arjun Appadurai 1996 : 59.) Concernant l’échange culturel, il se fait de manière rapide vu le flux et la fluidité des communications transnationales. Selon Appadurai, il y a plusieurs paysages qui orientent les processus culturels globaux : « le paysage ethnique », « le paysage financier », « le paysage technologique », « le paysage médiatique » et « le paysage idéologique » (Arjun Appadurai 1996 : 59.) Ce sont bien ces paysages qui peuvent constituer la base d’une théorie des processus culturels globaux. L’une des problématiques soulevées par Appadurai à travers « La modernité débordée Dimensions culturelles de la globalisation » réside exactement dans ce flux d’échanges culturels qui entraîne des dislocations. Cela se justifie chez lui par le fait que les extensions culturelles à l’échelle planétaire sont peu ou prou inséparables des dimensions politiques. Plus concrètement à l’exercice du pouvoir. Cela revient à dire que la communauté de destin culturel global serait continûment en butte à des dislocations dont la résultante est la formation de liens et de structures culturelles complexes en plus de la reproduction culturelle. Compte tenu de cette nouvelle réalité, les débats culturels internes s’intensifient davantage. Ainsi le paysage culturel mondial devient de plus en plus interactif et réfractaire. Cela présente un vrai défi aux chercheurs dans le domaine de l’anthropologie, d’autant que les paysages culturels cosmopolites gagnent en ampleur. Sur ce fond, le recours aux approches traditionnelles pour étudier la modernité, la culture, l’interculturalité et la multiculturalité, ne seraient pas d’un grand apport. Les sciences sociales aux États unis d’Amérique et en Angleterre, ont tout à fait raison de considérer la culture comme Une chance de la substance humaine (Arjun Appadurai 1996 : 65.) Le texte, tout texte, surtout la fiction et le texte relatif au mythe de la modernité et la littérature de façon générale, font partie du répertoire conceptuel des sociétés modernes globalisées. La réception du flux culturel de la modernité, de cette façon, n’est pas aussi simple qu’on peut l’imaginer. Concrètement, même les petits groupes ethniques à l’ère de la globalisation se trouvent affectés par de grands changements. Si Appadurai avance cet exemple, c’est parce que normalement la force affective, relationnelle et intime chez ces groupes est puissante, ce qui présuppose qu’ils devraient être plus réfractaires et pourtant ils ne sont pas exceptés de cette vague de modernisation et de globalisation via la médiation électronique. Dans cette même perspective, tout récepteur du flux culturel de la globalisation, se trouve un tant soit peu obligé de prendre appui sur une argumentation comparative pour expliquer et pouvoir comprendre les conflits médiatiques, les turbulences ethniques et les transformations culturelles qui mettent en cause, parfois de façon radicale, la question de l’identité, de la différence, de l’acculturation, de l’enculturation, de la transculturation, etc. Or, la culture qui est l’essence du groupe ou encore de la communauté se voit menacée par la désagrégation en perdant son unité et sa substance vitale qui assure sa continuité et sa survie. Cette unité c’est la localité en tant qu’effort collectif de différenciation processuelle.

Les identitiés et les cultures migratoires

Cette modernité débordée comme l’appelle Appadurai dans le titre de son livre, dévoile au fond, jusqu’à quel point les identités et les cultures sont devenues aujourd’hui migratoires — identités et cultures voyageuses — et en confrontation permanente en prenant parfois une dimension plus explosive. La réception de ce flux culturel qu’impose la globalisation nous impose de réfléchir aux formes sociales postnationales. S’agit-il là de sociétés postnationales ou postcoloniales ? Y’a-t-il une interdépendance entre les deux ? À l’ère de la mondialisation-globalisation, les valeurs véhiculées sont généralement celles qui émanent des grandes puissances. Ces puissances, en dépit de tout, souffrent de plus en plus de l’émigration, ce qui problématise davantage la question du multiculturalisme au sein d’un même pays en s’ouvrant sur l’ethnonationalisme (identités raciales « épidermiques » au sein d’un même pays, vu le flux migratoire). De son côté, l’État-nation n’accède à son épanouissement qu’à travers l’ouverture sur la multiculturalité du monde, toutefois, celui-ci risquerait d’être foncièrement dominé en l’absence de stratégies de résistance. Toujours est-il important de dire que si « les cultures minoritaires » n’arrivent pas à s’imposer par la diasporisation de leurs valeurs, elles seraient en butte à des changements radicaux qui peuvent aboutir à leur effacement. Dans ce même ordre d’idées, il faudrait préciser que le fait d’accéder à une interaction active et positive avec le flux culturel altéritaire mènera manifestement au renforcement des diversités diasporiques. De son côté, la médiation électronique a puissamment globalisé les diversités culturelles, ainsi les citoyens partout dans le monde acceptent de plus en plus le changement et tolèrent la différence, car ils vivent de plus près le multiculturalisme foisonnant du monde en même temps qu’ils vivent et défendent leurs valeurs nationales. Ceci dit, ils sentent simultanément leur présence dans le local et le global sans que cela signifie qu’il s’agisse pour eux de satisfaction ou encore de stabilité. Car effectivement tout ce qui relève de la culture locale, perd son vrai sens dans un monde déstabilisé à tous les niveaux. En tout cas et quoi qu’on en dise, il y a toujours, pou ou prou, une attractivité productive entre le particulier et l’universel, le local et le global. Dire le local, c’est dire qu’il s’agit d’une propriété de la vie sociale commune à un groupe. Celle-ci n’est pas condamnée à l’immuabilité surtout que la globalisation a accéléré les échanges et par voie de conséquence les changements. La confrontation au quotidien des idées, des images, des idéologies, des politiques, etc, rend les changements, les contre-cultures, les résistances, les luttes, les influences, les inter-influences etc, plus condensés, plus productibles, mais aussi et surtout plus visibles. De ce fait, on est plus situé dans une conscience pratique — pour reprendre les termes d’Appadurai (Arjun Appadurai 1996 : 191) aussi bien symbolique que matérielle. Il convient d’ajouter dans ce contexte que la globalisation en ayant contribué largement à la dynamisation des échanges et de la mise en relations intensives des cultures, a permis à ces cultures de se penser dans le sens le plus large du terme.

Conclusion

Il est pertinent de dire que la modernité, le multiculturalisme et l’interculturalité dans le contexte de la globalisation, évolue rapidement. S’agissant des citoyens du monde, ils sont plus dans une conscience relationnelle interactive et pratique. Autant dire, la globalisation a rendu les simultanéités du local et du global plus concrètes et visibles au quotidien. À cela vient s’ajouter son rejet des dynamiques de surface (surface dynamics) (1) Challenge and Barriers 2011:140 dans les interactions culturelles globales en cédant la place à des dynamiques plus profondes. Cela revient à dire qu’à l’ère de la globalisation, tout se rebelle contre l’univocité et l’immobilité. Cela ne veut pas dire que tout se globalise, car au moment où l’on trouve des appropriations culturelles globales, il y a en contrepartie de cela des contre-appropriations locales. (Nelly Richard, 2009 : 54-57.) Cela débouche sur deux entités culturelles : entité hétérogène centrique et une entité hétérogène périphérique. D’ailleurs, comme le confirme Senghor : « Toute grande civilisation est un métissage culturel. » (Léopold Sédar Senghor 1993 : 8.) Il va sans dire que comme le précise Edwar Sapir : « Le véritable lieu de la culture, ce sont les interactions culturelles. » (Edward Sapir. Cité par Denys Cuche 2004 : 48.) À cet égard, il est intéressant d’ajouter que la globalisation a aidé beaucoup les citoyens à dépasser leurs frontières psychologiques, néanmoins elle n’a pas pu surmonter certains chocs de civilisations (clash of civilisations) Mohammed Arkoun et Udo Steinbach 2000 : 46-56.) C’est ce qui renforce cette inséparabilité du savoir et du pouvoir dans les rapports culturels planétaires. (Foucault 1999 : 94-138.) À ce niveau, Appadurai rejoint étroitement Edward W. Said, surtout dans son ouvrage qui porte le titre suivant « Representations of the intellectual » et plus précisément dans la partie intitulée : « Speaking Truth to Power . » (Edward W. Said 1994 : 85-102.) L’on a compris par là donc que la réception du flux de la diversité culturelle du monde que favorise la globalisation, a impacté toutes les cultures du monde au point que certaines « cultures minoritaires » risqueraient de s’effacer au fil du temps. On n’a pas d’ailleurs manqué de dire que les stratégies de résistance à la domination se renouvellent sans cesse. (Renault, Matthieu 2011 : 222.)

Reste à dire que le récepteur du flux culturel de la globalisation — comme le conçoit Appadurai —, en étant actif et positif, contribue à produire des différences globalisées riches et enrichissantes, renforce la diversité culturelle diasporique, dynamise et énergétise les relations interpersonnelles, mais en contrepartie de cela, installe l’instabilité et l’incertitude.

1 Les extraits cités ont été traduits par l'auteur de l'article. L’ouvrage est écrit à l’origine en anglais. La copie dont nous disposons est en

2 C’est nous qui traduisons. L’ouvrage est écrit à l’origine en anglais. La copie dont nous disposons est en espagnol. La première édition de ce livre en anglais, était publiée en 1996 alors que l’édition espagnole est parue en 2001. La durée qu’a prise ce livre avant de connaître sa voie vers la publication est six ans. Nous précisons à ceux qui s’intéressent aux études culturelles et comparatives qu’Arjun Appadurai, était codirecteur du centre des études culturelles transnationales de l’Université de Pennsylvanie et il l’a terminé quand il était à l’Université de Chicago. Il a manifesté son intérêt aux études culturelles, interdisciplinaires et comparatives depuis son jeune âge.

3 C’est nous qui précisons.

4 Voir à ce propos,Hanss-Robert Jauss 1967 et 1982.

5 voici le texte original en anglais : ( […] the concept of interculturalism, which emphatises “the idea of a fruitful exchange between different

Arjun, Appadurai, et Gustavo trad. Remedi. 1996. Modernity at large : Cultural Dimensions of Globalization. University of Minnesota press. Minnesota (Etas-Unis d’Amérique).

Armillei, Riccardo. 2015. « A multicultural Italy ». In Cultural, Religious and Political Contestations The Multicultural Challenge, Springer, 135‑51. New York: Fethi Mansouri. https://www.springer.com/gp/book/9783319160023.

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Le corpus

Vous trouverez ci joint la référence bibliographique de l'ouvrage sur lequel prend appui cet article.

Arjun, Appadurai, et Gustavo trad. Remedi. 1996. Modernity at large : Cultural Dimensions of Globalization. University of Minnesota press. Minnesota (Etas-Unis d’Amérique).

Cet ouvrage dont on n'a pas une traduction en français a été néanmoins traduit en espagnol par Gustavo Remedi en 2001, sous le titre : La modernidad desbordada : dimensiones culturales de la globalización.

Nous pouvons le lire en ligne la version originale sur jstor en suvant ce lien : https://frama.link/3qt62fYm. (au besoin copier le lien et collez le dans la barre d'adresse de votre navigaeur.) Nous pouvons aussi le télécharger sous format PDF sur le site de l'université de Fairfield. http://www.faculty.fairfield.edu/dcrawford/appadurai.pdf

Cette version est également téléchargeable depuis le site de la revue.

1 Les extraits cités ont été traduits par l'auteur de l'article. L’ouvrage est écrit à l’origine en anglais. La copie dont nous disposons est en espagnol. La première édition de ce livre en anglais, était publiée en 1996 alors que l’édition espagnole est parue en 2001. La durée qu’a prise ce livre avant de connaître sa voie vers la publication est six ans. Nous précisons à ceux qui s’intéressent aux études culturelles et comparatives qu’Arjun Appadurai, était codirecteur du centre des études culturelles transnationales de l’Université de Pennsylvanie et il l’a terminé quand il était à l’Université de Chicago. Il a manifesté son intérêt aux études culturelles, interdisciplinaires et comparatives depuis son jeune âge.

2 C’est nous qui traduisons. L’ouvrage est écrit à l’origine en anglais. La copie dont nous disposons est en espagnol. La première édition de ce livre en anglais, était publiée en 1996 alors que l’édition espagnole est parue en 2001. La durée qu’a prise ce livre avant de connaître sa voie vers la publication est six ans. Nous précisons à ceux qui s’intéressent aux études culturelles et comparatives qu’Arjun Appadurai, était codirecteur du centre des études culturelles transnationales de l’Université de Pennsylvanie et il l’a terminé quand il était à l’Université de Chicago. Il a manifesté son intérêt aux études culturelles, interdisciplinaires et comparatives depuis son jeune âge.

3 C’est nous qui précisons.

4 Voir à ce propos, Hanss-Robert Jauss 1967 et 1982.

5 voici le texte original en anglais : ( […] the concept of interculturalism, which emphatises “the idea of a fruitful exchange between different cultural groups that will enrich the whole society” (European Commission 2009:3) A multicultural Italy? Riccardo Armillei in, Cultural, Religious and Political Contestations The Multicultural Challenge, collectif, Switzerland, Ed. Springer, 2015, p.138

Jaouad Rouchdi

Université Moulay Ismaïl — Faculté polydisciplinaire d’Errachidia (Maroc)

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